J'habite dans un studio miteux du quartier d'Everett, avec un loyer à payer à la concierge, Mme Milton, chaque mois. Pas très pratique d'être au troisième étage avec ma patte folle, mais bon je sors rarement. Quand par hasard j'ai besoin de monter des trucs un peu lourds, je peux en général compter sur Alex, le petit-fils de mon voisin de palier Ernie : celui-ci a environ 70 ans, et Alex vient le voir quasiment tous les jours. J'ai juste à anticiper un peu et Ernie me l'envoie à la fin de sa visite. J'aime bien Alex. Tout en lui respire la gentillesse – il me réconcilierait presque avec la gent masculine. Quelque part, il me rappelle Pablo, sauf qu'il est un peu plus jeune que moi.
L'immeuble compte surtout des gens qui vivent seul·e, comme moi, mais au 5ème il y a Nelly, qui élève seule deux gamins, Zack et Bran, qui ont 5 et 7 ans. Parfois je les laisse venir chez moi pendant deux-trois heures, en général le dimanche, pour qu'elle puisse se reposer une peu. Je ne parle pas trop à mes autres voisin·es, à part « bonjour » quand on se croise dans l'escalier. Pour elleux tous, je suis Ramona – j'ai choisi le deuxième prénom de ma mère pour la vie de tous les jours. Anna-Louisa est morte, seule Furor connaît encore ce nom, mais elle m'appelle Gift depuis tellement longtemps…
C'est elle qui m'a donné ce surnom, alors que je broyais du noir sur mon lit de convalescence après que son chirurgien clandestin ait tenté de rafistolé ma jambe (marcher, ou plutôt se traîner sur des km avec une jambe blessée, c'était pas l'idée du siècle, mais ce n'est pas non plus comme si j'avais eu le choix ; au moins, le reste s'était bien remis). Je dois avouer que le gars était bon : sans lui, je ne pense pas que je pourrais me tenir debout sur mes deux jambes aujourd'hui. Sur le moment, je voyais surtout le verre à moitié vide : j'étais alitée, orpheline et sans nouvelles de mon frère. J'avais du mal à être reconnaissante envers les gens qui m'avaient sauvée alors que mon monde était réduit à néant. Je me rappelais vaguement avoir eu des rêves, avant : devenir danseuse, emmener ma mère en voyage et être heureuse, loin de mon père. J'étais certes rendue (relativement) loin de mon père, mais pour le reste…
Comme je m'étais montrée franchement désagréable avec la pensionnaire qui jouait le rôle d'aide-soignante à mon chevet, Furor était venue me voir. M'avait dit qu'elle comprenait ce que je ressentais, et à son ton, je savais que ce n'était pas que des mots. Je me suis vidée de ma rage et de ma détresse à gros sanglots dans ses bras. Et puis, elle m'a dit : « Ta mère t'as donné la vie deux fois ; pour que tu t'en rappelles toujours, je t'appellerai désormais Gift ». Une paire d'années plus tard, une autre pensionnaire m'a appris que ce mot signifiait « poison » en allemand ; j'ai bien aimé cette idée. Cela coïncidait avec le moment où j'ai cessé d'espérer que Pablo réapparaisse… et le moment où l'envie de me venger de mon père est passée d'un feu brûlant à une rage froide. J'ai commencé à me former à l'utilisation du deck. D'une part, dans la matrice, je ne boîte pas. D'autre part, petit à petit, j'ai appris à surveiller mon père de loin. Quand j'ai pris un peu d'expérience, j'ai fait de menus sabotages (mettre en panne le portail de sa résidence, intercepter des appels vers son comelink…). Que des choses pouvant passer pour de simples pannes, pas trop fréquentes pour ne pas éveiller l'attention.
Ce connard s'est remarié quelques mois à peine après sa sortie de prison. Assez vite, j'ai pu voir qu'il ne traitait pas mieux sa nouvelle femme que ma mère. J'ai de la peine pour elle, mais je me retiens d'intervenir : le réseau de Furor ne s'étend pas jusqu'à Portland – je ne sais d'ailleurs pas comment ma mère avait obtenu son contact à l'époque – je me contente d'aider les gens à ma portée.
Vers mes 20 ans, j'ai commencé à gagner un peu d'argent, assez du moins pour petit à petit rembourser mon deck au contact de Furor qui m'avait équipée et formée, et quitter le foyer pour mon propre logement. Ouaip, ce studio naze, c'est actuellement ma plus grande revanche sur la vie.
Je suis régulièrement en contact avec Furor : je lui verse de temps à autre une partie de mes revenus pour la gestion du refuge. Moins souvent, mais quelques fois par an, j'échange des nouvelles avec Raccoon et Mountain, deux pensionnaires du refuge arrivés plus ou moins en même temps que moi, avec des bagages tout aussi lourds, et qui se sont formés au deck en même temps que moi. Ce sont un peu mes petits frères turbulents.
Quand j'ai du temps libre, c'est-à-dire souvent car les missions ne tombent pas du ciel, je réalise des illustrations numériques : essentiellement des paysages, mais aussi des tableaux abstraits, parfois des portraits. De temps en temps je parviens à en vendre une, mais surtout, j'en fournis une pour chaque paiement de mes talents de decker. Comme ça, si un·e client·e a des ennuis et que quelqu'un regarde de trop près ce qu'iel fait de son fric, iel a une bonne raison de m'avoir versé de l'argent.