Le vendredi midi, Nizar nous a appelé·es pour nous dire qu’il avait reçu des instructions : rendez-vous le soir-même à l’aéroport, porte 4. D’emblée, j’ai annoncé que je ne prendrais pas l’avion, mais que je les assisterais à distance. À mon grand soulagement, personne n’a protesté.
Après avoir raccroché, je suis allée inspecter nos commlinks sous les traits de Joy. Aucun mouchard en vue, et à l’heure du rendez-vous, je n’aurais qu’une ligne de code à entrer pour me connecter simultanément aux commlinks de toute l’équipe. Je suis ensuite allée me balader à l’aéroport ; la porte 4 correspond aux vols privés. J’ai changé de SIN avant d’aller plus loin, et c’est Honey qui a farfouillé pour tenter d’avoir les détails des vols enregistrés ce soir-là, mais sans succès. Ce boulot est d’un frustrant parfois…
Je me suis reconnectée vers 17h30 ; Nizar, Finn et Operator s’étaient regroupés sur le parking de l’aéroport et se dirigeaient vers la porte 4, comme convenu. J’ai entendu une femme les aborder ; et se présenter sous le nom de « Miss Johnson » Elle leur a demandé s’ils étaient armés, et comme c’était le cas, elle les a fait passer à côté des portiques de sécurité, puis les a guidés jusqu’à un jet privé. Puisque Nizar lui avait dit que son équipe comptait un pilote, elle n’en avait pas engagé de son côté : ce serait à Operator de les mener à bon (aéro)port. Une fois tout le monde installé à bord, le rigger a pris contact avec la tour de contrôle, pour décoller à l’heure précise prévue dans le plan de vol.
Une fois la phase de décollage passée, Operator a enclenché le pilotage automatique et a rejoint les autres à l’arrière. C’est à ce moment que je me suis annoncée, via le commlink de Nizar : « Je vous écoute ». Celui-ci a été un peu surpris d’entendre ma voix alors que l’appareil n’avait pas sonné et qu’il n’avait pas décroché. Vaguement gêné aussi, à l’idée que je puisse l’entendre n’importe quand, y compris dans des moments intimes. Je l’ai rassuré, ça ne m’intéresse pas d’entendre ses parties de baise : je n’activerai cette connexion qu’en mission (bon, après, s’il baise pendant les missions, c’est un autre problème…). Évidemment, rien ne les oblige à me faire confiance, mais ma foi, s’ils craignent que je les espionne, je n’y peut pas grand-chose. Enfin, dans l’absolu, je pourrais installer une icône « ne pas déranger » sur leurs commlinks (qui ne m’empêcherait pas d’y accéder, mais leur permettrait juste de signaler qu’ils veulent rester en privé), mais je dois avouer que c’est plus rigolo de les laisser penser à chaque instant que je les observe peut-être.
Miss Johnson est rapidement revenue aux choses sérieuses : « Mon nom de code est Red Rose, le vôtre est Nizar, ceux de vos camarades ? » Nous nous sommes présenté·es à tour de rôle, puis elle a commencé à expliquer la mission : récupérer des armes dans une cache de son organisation, Black Star. Il s’agit groupe anarchiste soutenant des mouvements révolutionnaires un peu partout dans le monde, et considéré comme terroriste par la plupart des États et corporations. La cache se trouve dans les quartiers nord de Bogotá, une zone contrôlée par l’Aztlan, qu’elle soupçonne de se préparer à envahir l’Amazonie. Black Star a subi de lourdes pertes il y a quelques années, et cette cache est la seule qui reste dans la région ; Red Rose tient absolument à mettre la main sur ce qu’elle contient avant que les autorités d’Aztlan ne le fassent. La « frontière » entre la ville et sa banlieue nord est émaillée de barrages : si le groupe veut passer de manière visible, il faudra s’inventer une bonne raison d’être là. Avec un des faux-SIN de Nizar, iels peuvent peut-être se faire passer pour une équipe de journalistes ? Le faux-SIN de Finn indique qu’il est libraire, celui d’Operator qu’il est casseur. Dire que Finn est aussi auteur, qu’il cherche de l’inspiration pour son prochain roman, et a recruté les autres pour assurer sa sécurité ? Tout ça n’est qu’à moitié convaincant, et on s’est trituré les neurones un bout de temps pour trouver autre chose.
J’ai demandé la localisation précise de la cache, et Red Rose m’a donné une adresse dans une favela. Je suis partie en exploration, mais j’ai vite constaté qu’il n’y avait pas la moindre caméra exploitable dans cette zone (je vous ai dit que ce boulot était frustrant ?). Pour trouver des infos sur Black Star et la façon dont ses membres accédaient à la cache quand elle était active, une option est de fouiller les serveurs des services gouvernementaux des UCAS… ce qui peut s’avérer dangereux. Trop, au regard de la faible probabilité que j’y trouve une info réellement utile, je ne m’y suis donc pas risquée.
Red Rose étant recherchée par les autorités d’Amazonie pour activités terroristes, nous avons cherché des solutions pour éviter les barrages. Passer par les égouts ? Le seul plan que j’ai réussi à dégoter date d’avant la guerre, sa fiabilité est donc faible. Nizar a eu l’idée de chercher un passeur. Réalisable d’après Red Rose, qui connaît encore des gens dans la ville. Operator a fait valoir que les défenses d’Aztechnology (et donc de l’Aztlan, les deux étant liés) sont redoutables – il le sait pour avoir travaillé pour eux... éviter les barrages sera tout aussi dangereux que tenter de les passer officiellement. Red Rose s’est tendue en entendant que le rigger avait appartenu à la corpo : comment peut-elle savoir qu’il ne travaille pas toujours pour l’ennemi ? Il a expliqué avoir quitté le groupe après avoir assisté au sacrifice rituel d’une équipe de deckers (ouais, c’est pas des rigolos Aztechnology). Il n’a pas vraiment réussi à rassurer notre cliente : même si elle admettait qu’il ne travaille plus pour eux, ils ont son profil et peuvent le repérer. Operator a objecté qu’il avait changé de SIN, mais elle a souligné que son ADN restait toujours le même, ainsi que ses empreintes et, pour les éveillé·es, son aura.
Après cette discussion, le besoin d’une pause s’est fait sentir, et Nizar et Operator se sont octroyé une sieste ; Finn, lui, a questionné Red Rose sur ses facultés d’éveillée. À un moment, alors qu’elle réitérait ses doutes à propos d’Operator, j’ai précisé ce que je savais à son sujet (à savoir, qu’il a disparu des serveurs d’Aztechnology depuis environ 1 an), ce qui l’a choquée : elle avait oublié que j’étais en ligne. Sentant qu’elle était contrariée, je lui ai assuré que j’allais me déconnecter, et ne je reprendrais mon écoute que quatre heures plus tard soit, normalement, moins d’une heure avant l’atterrissage. Je me suis donc déconnectée, ai calé un réveil et ai fait une sieste aussi.
Tout était calme quand je me suis reconnectée. En attendant l’arrivée, j’ai réservé des chambres dans un hôtel proche de l’aéroport. Après un moment, Operator a repris les commandes pour se préparer à atterrir, en suivant les instructions de la tour de contrôle. Il a ainsi posé le jet et l’a amené au terminal 16. Il nous a alerté sur la présence de deux voitures marron, avec des gyrophares, stationnées à proximité, semblant les attendre. Red Rose a expliqué qu’il s’agissait d’agents de l’aéroport venant prendre un pourboire, ce qu’elle avait prévu : sitôt descendue du jet, elle est donc allée leur remettre des créditubes, avant de guider mes camarades hors de l’aéroport en évitant les douanes.
J’ai donné au groupe les coordonnées de l’hôtel, où iels se sont aussitôt rendu·es. Après que chacun·e ait pris possession de sa chambre, iels se sont réunis dans le hall pour une nouvelle conférence.
J’ai très distinctement entendu dans le commlink un bruit de fusillade au loin. J’ai tellement bien fait de rester chez moi !
Red Rose a indiqué un bar dont le patron est haut-placé dans un des cartels ; une rapide recherche m’a permis de confirmer que « la Flor d’Amapolla » était toujours aux mains de ce Felipe Astana, trafiquant d’esclaves et proxénète de son état. Une rumeur dit même qu’il vend des gens à l’Aztlan. Après un long brainstorming, nous avons décidé que Nizar l’aborderait en prétendant être à la recherche d’un certain Pablo Berríos, dont la famille à Seattle serait sans nouvelles et l’enverrait chercher. Avec un peu de flatterie (« on m’a dit que vous étiez l’homme de la situation... ») et un gros créditube, le type pourrait accepter de faire passer mes camarades en zone Aztlan.
En attendant de pouvoir joindre Astana (il était beaucoup trop tôt pour ça), Nizar a loué une camionnette, dans laquelle tout le monde a embarqué pour aller faire du repérage. À l’approche des quartiers nord, c’est-à-dire de l’entrée en Aztlan, des pâtés de maisons ont été entièrement rasés. Des fourgons sont installés à chaque coin de rue, avec des gens en armes qui arrêtent chaque véhicule, et de nombreux drones surveillent la zone. Pas très engageant tout ça. J’ai vraiment bien fait de rester à Seattle.
Avec leurs armes respectives, drones ou esprits, Operator et Finn ont effectué une reconnaissance des environs, y compris les égouts du secteur. Il est apparu que les gardes des postes de contrôle étaient tout à fait rigoureux : vérification des SIN, des empreintes, fouille des véhicules… tandis que la présence d’esprits serpents à plume dans les environs trahissait probablement celle de mages d’Aztlanà proximité. Côté égouts, pas d’esprits surveillant les lieux, mais des humain·es déambulant dans les couloirs Nizar a émis l’hypothèse que ce soient des zombies : pourquoi des humain·es bien vivant·es se promèneraient dans les égouts ? À sa demande, j’ai fait quelques recherches, mais sans trouver rien de probant qui valide les diverses légendes qui existent tout autour du monde à propos de mort·es-vivant·es : on dit que des vampires habitent en Forêt-Noire, que des goules vivent dans certains égouts, ou que des zombies ont été créés lors de la gobelinisation. Des tonnes de témoignage, mais à la fiabilité douteuse.
Je vous ai parlé de la frustration de ce boulot ? Le réseau de la ville est trop instable pour que je puisse créer une diversion dans le coin, et je n’ai évidemment pas accès à celui d’Aztlan.
Au bout de peut-être une heure d’observation, Red Rose s’est impatientée : chaque minute passée ici augmente le danger. Le groupe est retourné à l’hôtel en attendant l’heure de pouvoir mettre la main sur Astana, car l’option d’un passeur semble la plus sûre… enfin, la moins mauvaise des solutions. Même en sécurité dans ma chambre, je sens l’angoisse m’étreindre : pas que je me sois attachée à ces gars, mais je n’ai quand même pas envie d’assister en direct à leur mort si les choses tournent mal. Sans me déconnecter, pour pouvoir répondre immédiatement à toute demande, je tente une sieste en attendant l’heure d’agir.