Après des heures de routes dans les Rocheuses, nous devons laisser la voiture et continuer notre progression à pied. Je vais lentement à cause de mes pieds nus, mais au bout d’’un moment je remarque un homme qui semble venir à notre rencontre. En effet, arrivé à notre hauteur, l’’homme s’’arrête et nous salue, avant de se présenter comme étant James Spencer. Nous n’’avons pas besoin de lui expliquer ma nature : nous ayant reniflées, il se tourne vers moi et me dit avec un sourire « Alors voilà l’’enfant de Gaïa ! Je vais te guider jusqu’’au Caern ». Puis il s’’adresse à ma mère, l’’assurant que je serai bien ici, aussi bien voire mieux qu’’à la maison, et qu’’elle n’’a plus à s’’inquiéter à mon propos. Ma mère me serre une dernière fois dans ses bras, puis repart en direction de la voiture.
Dans un état second, je suis mon guide jusqu’’au Caern : une sorte de vieux camp de bûcherons, entouré d’’arbres dont certains sont gravés, comme des totems. Spencer m’’amène à un baraquement, dans une chambrée où se trouve un garçon qui semble avoir mon âge. L’’homme repart, nous laissant seul·es tous les deux.
Le garçon aux yeux verts et aux cheveux blond-roux, qui me dépasse de quasiment une tête, se présente sous le nom de Tadhg. Irlandais probablement. Nous n’’avons guère le temps d’’échanger plus avant qu’’un autre adolescent nous rejoigne. Visiblement amérindien, lui aussi me dépasse de près d’’une tête. Plus massif que Tadhg, il porte ses longs cheveux noirs attachés. Il s’’appelle Piitai.
Après quelques secondes à nous observer réciproquement, Tadhg engage la discussion : nous sommes manifestement tou·tes là pour la même raison, mais peut-être avec des niveaux de connaissance différents ? Il demande comment « ça » s’’est passé pour nous ; j’’éclate en sanglots en revoyant mon père inanimé, et parviens tout juste à articuler « mon père est mort ». Tadhg s’’approche de moi et pose sa main sur mon épaule ; je ne dois pas être vraiment moi-même à cet instant, car son geste me fait du bien – alors qu’’habituellement, je ne supporte pas qu’un·e inconnu·e me touche. Piitai raconte alors que sa nature s’’est révélée alors que sa famille (son père et son frère) subissait une agression raciste dans leur fermer… et que cela s’est soldé par la mort des trois assaillants. Je le regarde, les yeux écarquillés. Tadhg nous confie alors avoir tué sa petite amie quand il s’est transformé en loup… Je regarde tour à tour mes deux compagnons et me dis que j’’ai quand même de la chance dans mon malheur : je n’’ai blessé personne. Piitai n’a pas l’’air plus perturbé que ça – en même temps, son récit évoque un cas de légitime défense, c’’est différent de tuer quelqu’’un qu’’on aime… Tadhg est visiblement traumatisé par ce qui lui est arrivé, et, à mon tour, je pose une main sur son épaule. L’’instinct qui me tient d’’ordinaire éloignée des gens me souffle de considérer ces deux garçons comme ma famille.