Articles de Stropovitch - II - 7
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Deuxième Partie : Guerrier


 

 



Chapitre 7




Kalten vint me trouver dans ma chambre le surlendemain de l'entrevue avec Velen, au matin. Je ne dormais de toute façon pas. J'avais passé la nuit à pleurer de rage et d'impuissance et à maudire mon sort et le démoniste qui l'avait scellé.
J'avais entendu les échos d'une conversation brève avec Ondraïev mon tuteur. Puis des pas, et ma porte s'ouvrit. La silhouette massive de Kalten.
"Stropovitch, apprête-toi, vite. On a quelqu'un à voir."
Je m'exécutai aussi vite que possible et m'approchai de lui en m'essuyant le visage du revers de la main.
"Celui à qui je vais te présenter n'aime pas les pleurnichards, me dit-il rudement. Sèche tes larmes en chemin."
Je fis de mon mieux tandis que nous nous dirigions vers le Hall des Ressources - celui qui deviendrait le Hall du Commerce une fois le vaisseau écrasé. Point d'argent encore, chacun venait chercher ici nourriture et équipement dans les limites fixées.
La lumière diffusée généreusement par les cristaux m'éblouissait. Je me concentrai sur les pas de Kalten pour avancer.
C'est donc en clignant des yeux et le visage marqué de cernes et de traces de frottement que je m'arrêtai, la main de Kalten posée sur mon épaule.
"Stropovitch, voici Arcân, qui est en charge de l'enseignement guerrier dans ce vaisseau."
Je m'inclinai en me fiant à l'orientation du corps de Kalten, encore trop ébloui pour distinguer nettement ce qui m'entourait. Je sentis un regard dur se poser sur moi. Kalten reprit.
"Tes camarades ne le verront qu'à partir de l'année prochaine pour fortifier leur corps et s'initier au maniement des armes. Nous définirons à la fin de cette année-ci lesquels d'entre eux ne sont pas aptes à suivre la voie de la Lumière et les réorienterons - mais quelle que sera leur voie tous passeront par Arcân. En attendant, tu t'entraîneras avec tes aînés."
Silence. Je sentais toujours ce regard sur moi. Ma vue achevait de sortir des brumes mais je n'osai finalement pas lever la tête. Je sentis que Kalten était embarrassé par le silence d'Arcân. C'est donc encore lui qui reprit la parole, d'un ton gêné.
"Permettez-moi de prendre congé, maître Arcân. Mon cours m'attend."
Silence. Kalten hésita puis repartit, perplexe.
Je regardais toujours le sol, l'estomac noué. C'était ce regard qui me pétrifiait.
"Tu vas la lever cette tête, bâtard ?" Le cri résonna dans tout le Hall, alertant tous les fournisseurs qui installaient leurs étals.
Mes jambes se dérobèrent sous moi. Piteusement assis par terre, je considérai enfin mon futur maître.
C'était le draeneï le plus grand et le plus massif du vaisseau. Sa peau était d'un bleu argenté, le front vaste et bosselé, la chevelure longue et sauvage. Mais le plus étrange était que ses yeux ne brillaient pas. Ils étaient même d'un noir de jais. Les bras croisés, il avait planté ses yeux dans les miens.
Il reprit la parole, mais pas d'une voix vraiment radoucie. Il avait visiblement l'habitude de parler très fort.
"Mon nom c'est peut-être Arcân mais la magie et moi ça fait deux. Quand l'autre illuminé de Kalten m'a sorti hier soir qu'il existait un jeune comme moi, pour qui la Lumière c'est comme la poésie pour un ogre, bordel, j'étais heureux. Je lui ai même demandé de t'amener pour ce matin, première heure. Et je vois quoi ? Une quiche molle."
Il soupira. Je baissai la tête, me retenant de pleurer de rage - tant ma honte était grande.
"Mais rêve pas gamin. Contrairement aux autres, tu vas être avec moi tous les jours toute la journée."
Il me fit un grand sourire sadique.
"Et j'ai bien l'intention d'en profiter."
J'eus peur.
Mon entraînement commença la minute suivante.


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Pulsation.
Le sang qui se remet douloureusement en branle, et chauffe sur son passage la chair engourdie. La peau qui sent frémir chaque pore sur la crête de la vague de chaleur.
Pulsation.
Les doigts qui vibrent. Les nerfs qui se réaccordent un à un, pour reprendre où ils l'avaient laissée la musique des sensations.
Un temps d'attente. Le coeur qui n'ose croire en cette renaissance.
Pulsation !
Des connexions qui se font dans l'esprit, lentement, les unes après les autres, comme des griffes encore raides agrippant des bras eux-mêmes griffus qui recherchent déjà le chaînon suivant. La conscience s'éveille. On sent d'abord son coeur, puis ses doigts qui tremblent. On prend une grande inspiration et ça rappelle quelque chose. On se souvient d'avoir déjà respiré.
Pulsation.
Et de ce seul souvenir tous reviennent en grappes, des images, des sons, flous. Et se peint de nouveau le grand tableau du moi, d'une main sûre, qui travaille vite et bien, sans retouche. D'abord un grand seau de blanc balancé sur le noir. Puis un énorme trait sombre qui surgit d'en bas, qui se ramifie et s'orne de toute la gamme des couleurs et s'affine en se divisant ; puis se cisèle le feuillage en infinies arabesques ; arborescence fulgurante ; jaillissement de l'édifice branlant de l'identité, qui hésite, hébété, chancelle... mais le pilier de la volonté soudain vient le soutenir de son assise inamovible, cette volonté première, têtue, obstinée, qui ne demande l'avis de personne : la volonté de vivre.
Pulsation. Le coeur qui repart, confiant, pour la course sans étapes de l'existence.
Et on ouvre les yeux.
C'est cela, ressusciter.

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Stropovitch se redressa lentement, la main levée devant les yeux, ébloui par la lumière qui baignait l'endroit.
La conscience bercée par un chant cristallin.
O'ros...
Hormis ce chant tout était silencieux. Peu à peu, sa vue se précisa.
On l'avait vêtu d'une robe d'un blanc immaculé, et étendu sur une plaque du même blanc, d'une matière indistincte, épaisse de quelques centimètres, parfaitement rectangulaire et lisse, et flottant à un mètre du sol.
Devant lui, au centre de la salle ronde, O'ros le divin naaru scintillait.
Un naaru, ce n'est pas un être vivant tangible. C'est comme un symbole mystique, une rune du livre de la Vérité à qui un dieu aurait donné réalité et conscience. Chaque membre ou plutôt trait du symbole suit les autres sans y être relié matériellement, et l'ensemble reste en suspens dans l'espace, entité faite d'une magie intarissable et d'une sagesse millénaire.
Derrière le naaru, en demi-cercle et sur trois rangées se tenait une assemblée de vénérables draeneïs en robe blanche, debout, l'air grave. Il y avait là Velen, les Anciens et le Conseil, et tous les maîtres. Stropovitch n'en reconnut que peu, car ils étaient tous nimbés - tableau irréel et magique aux allures de cérémonie sacrée - de la lumière du naaru.
Ce dernier alors parla. Ou plus exactement une voix résonna dans les esprits de tous les présents.
"Stropovitch enfant du peuple martyr, j'ai senti ta mort et en fus contrarié. Alors j'ai décidé, ai fait venir Velen et ta dépouille, ai accompli ce que le Prophète Père de ton peuple projetait, j'ai fouillé tes entrailles j'ai fouillé ta mémoire j'ai fouillé l'âme même. Stropovitch enfant du peuple béni, à moins que ce mal puisse échapper à un naaru, or nul mal ne peut m'échapper, le démon est mort avec toi. Stropovitch enfant de solitude et de souffrance, nous te demandons pardon."
Le guerrier ouvrit de grands yeux étonnés - et émus aux larmes.
"Stropovitch enfant de l'enfance volée, le Prophète, le Conseil et les Maîtres te demandent pardon de s'être fourvoyés dix années durant dans la thèse de la corruption. Stropovitch enfant de la Lumière absente, je te demande pardon de ne jamais avoir pris personnellement ton cas en considération. Stropovitch enfant de l'amour refusé, Velen enfin te demande pardon d'avoir voulu que tu meures fier et debout tout en ayant toujours eu l'intention de te ramener d'entre les morts. Puisse ton coeur se délivrer de toute rancune envers ceux qui furent dans l'erreur mais ne voulurent que ton bonheur, et trouver la voie d'une vie nouvelle."
Sur la joue de Stropovitch coula une larme de félicité, qui refléta la lumière tel un diamant éphémère.
Une vie nouvelle... Mais où ? Et quelle vie ? Le corps purifié, le passé exorcisé, son existence enfin acceptée par son peuple, tout était ouvert, possible, renouvelé.

Soudain des clameurs se firent entendre au-dessus. Thiwwina déboula dans l'escalier qui descendait dans la salle, riant aux éclats, toute la garde d'élite de Velen aux trousses. Elle se retourna avec un grand sourire - elle jubilait - et d'un léger mouvement de main leur gela tous les jambes, les pieds soudés au sol. Alors elle se tourna vers Stropovitch, puis le naaru, ouvrit de grands yeux, mit les mains sur les hanches et déclama - tandis que les gardes se débattaient en geignant et que sur les visages de la vénérable assemblée en contrebas se pouvait voir un éventail pittoresque d'expressions de stupeur et d'indignation :
"Ah bah ze t'en voulais de pas m'avoir attendue à l'auberze, mais apparemment z'avais oublié de visiter un truc vassement exotique dis donc !"

Publié le 09/07/2008 - Modifié le 09/07/2008
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