Chapitre 8 Les deux compagnons s'attablèrent dans l'auberge de Rempart-du-Néant. ~~
Les disciples de tous les maîtres se réunissaient à la première heure dans le Hall des Ressources, mal réveillés, maugréant pour la plupart. Nous ne tardions pas alors à entendre exploser dans nos oreilles la voix d'Arcân et ses divers encouragements matinaux (« Allez les fiottes fini de baver sur les coussins ! »). Puis nous devions tous courir une heure en rond dans le Hall, sans nous arrêter. Il en profitait lui-même pour courir avec nous. Quiconque donnait des signes de fatigue pouvait s'attendre à de nouveaux encouragements (« Le premier qui flanche je lui plante une lance et je l'utilise pour laver le sol de ma chambre »). Moi qui au bout d'un mois arrivais encore difficilement à une demi-heure, ai eu bien sûr droit à des pronostics enthousiasmants sur mon avenir (« J'espère que tu sais tenir un balai, Stropo, t'auras pas d'autre arme »). Nous enchaînions immédiatement sur divers exercices, pompes, abdominaux, flexions, avec quelques variantes selon son humeur. Il renvoyait ensuite les futurs prêtres et mages à leurs livres (« Les futures lopettes en tissu pouvez dégager »).
Nous allions alors dans la réserve d'armes d'entraînement non loin prendre tous un exemplaire du type d'arme qu'il nous demandait (« Allez cours de massage aujourd'hui - masse une main ».). Nous nous disposions en rangs. Soit il nous apprenait une nouvelle technique, soit il nous rappelait une déjà connue - puis nous la répétions en boucle. Il passait dans les rangs, arrêtait ceux qui n'exécutaient pas parfaitement le mouvement et leur expliquait leur erreur (« C'est pour frapper ou lancer un hameçon ça ? T'es fatigué ? Moi aussi, de voir des incapables ! »). J’avais un mois de cours de moins que les autres, je ne connaissais au début rien en matière de gardes ou de mouvements de jambes, et je découvrais ce qui était censé être connu ; je fus donc sa cible privilégiée (« Tiens c’est joli ce que tu fais, c’est quoi comme danse ? »).
Les fournisseurs et les gens qui allaient et venaient nous regardaient distraitement, parfois s’arrêtaient un peu, rêveurs ou souriant.
Comme Arcân n’enseignait le matin que les bases de l’escrime, au fil des semaines nous ne faisions plus que répéter un ou plusieurs mouvements connus, à sa fantaisie, et passer ce qui faisait figure de test : des simulations de combat entre nous. Enfin la pause déjeuner arrivait et tous partaient en courant au premier son qui sortait de la bouche d’Arcân pour annoncer la fin de la séance. Les armes d’entraînement étaient balancées sans ménagement dans la réserve. Personne ne se retournait et l’on entendait à peine quelques « au revoir » ou « à demain » sortir de la cohue.
Arcân s’abstenait toujours de commenter ces fins de séance. Goguenard et moqueur toute la matinée, il regardait soudain d’un air grave tous les disciples partir, les sourcils froncés, ses yeux noirs comme jamais.
Je n’étais pas si pressé de rejoindre mon tuteur pour notre déjeuner quotidien en tête-à-tête. Je restais un peu en attendant que le calme se fasse dans le Hall, puis me tournais vers Arcân et faisais le geste qui signifie chez nous : « A tout à l’heure » - avant de baisser immédiatement la tête, fuyant son regard. « Oui, à tout à l’heure » répondait-il avec un ton étrange, et je m’éclipsais.
Après une dizaine de jours j’avais un peu moins peur de lui, et finis par trouver la raison de ce ton étrange.
Quand je lui faisais ce signe il quittait cet air sombre. Et il me répondait en souriant.
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Le soir tombait dans les Terres Foudroyées. Sur la terre aride et rouge un léger vent glacé faisait tourner lentement des nuées de poussière cramoisie. La présence du Portail des Ténèbres avait transformé une jungle marécageuse en un désert maudit. Même la faune locale avait muté. De son griffon Stropovitch pouvait voir des scorpions géants, d'énormes sangliers rouges couverts de pointes, ou encore de grosses hyènes noires aux yeux étincelants de rage.
Il ne tarda pas à apercevoir Rempart-du-Néant, la fameuse forteresse construite pendant la Seconde Guerre à l'initiative de Khadgar, peu de temps après la destruction du Portail. Construite sur une élévation, elle avait vue sur toute la vallée désertique. C'était un petit bastion carré mais aux murs hauts et épais, des tours et un donjon coiffés de sentinelles - du bel ouvrage simple, solide, bien placé, en un mot efficace, habité et protégé par des soldats de Stormwind. Désormais Rempart-du-Néant constituait la dernière halte de toute force Alliée avant de quitter ce monde pour Draenor - enfin l'Outreterre comme ils disaient.
Stropovitch tourna la tête en direction du sud mais ne put distinguer la Porte dans la pénombre. Il frissonna - le fond de l'air était glacial.
Thiwwina l'attendait déjà près du maître des griffons - sa monture avait été un peu plus rapide. Elle l'accueillit en hurlant "Gagnééééééééé !" avec son fameux grand - et irrésistible, magnifique, tout ça - sourire. Le draeneï sourit en retour. Elle pariait toujours qu'elle arriverait la première - et elle gagnait tout le temps. Eh bien soit, ce serait encore sa tournée.
Voyager avec Thiwwina était une expérience inoubliable dont on ne pouvait se lasser. D'abord, elle parlait tout le temps pour raconter ses mille et un exploits et surtout mille et une facéties. Loin de l'ennuyer, ce babillage incessant enchantait Stropovitch, qui était sous le charme de sa petite voix, et ne pouvait s'empêcher de rire à toutes ces rocambolesques aventures. Ensuite, elle prenait bien soin de ne pas reléguer ses farces, provocations et autres gaffes et acrobaties au passé.
A Auberdine, elle avait déclamé en pleine auberge - comme si seul le draeneï l'entendait : "Moi ze dis que c'est souette que les elfes soient plus immortels, y se sentent moins supérieurs aux autres d'un coup, y font moins les fiers, ça leur a fait les pieds". Stropovitch s'était soudain senti cerné de regards hostiles. Il avait entendu les crissements imperceptibles des dagues qui sortent de leur fourreau. Il avait posé sa chope, soulevé la gnomette par le dos de sa robe et était sorti - dans un concert de protestations et de cris de la part de la gaffeuse. Ils avaient dû continuer leur voyage immédiatement - tant pis pour la nuit dans une chambre confortable.
A Menethil, elle s'était lancée dans un grand discours sur les effets bénéfiques des plantes à l'attention du maître des griffons local - une humaine souffrant d'un embompoint avancé. Au moment où elle en arrivait aux plantes permettant de lutter contre la rétention d'eau, le stockage des graisses et la cellulite, Stropovitch avait délivré de son supplice la pauvre interlocutrice en plaquant sa main sur la bouche de la gnomette et en tendant au maître un papier commandant un trajet aérien pour la capitale des nains.
A Ironforge, elle avait croisé un paladin nain dont l'équipe avait perdu contre la sienne à la finale du dernier championnat d'arène. Ils s'étaient fusillés du regard puis Thiwwina avait dit très haut à l'attention de Stropovitch : "Ce que ze trouve marrant quand ze zèle un nain, c'est que quand ça dézèle ça fait une flaque zaune par terre tellement la barbe est imprégnée de bière et que ça se lave zamais". Le teint du nain était passé au rouge pivoine et il l'avait provoquée en duel pour laver l'outrage. Stropovitch avait dû passer l'après-midi à les regarder se battre aux portes de la ville. Après une dizaine de défaites le paladin, la peau bleue de froid, de longues stalactites pendant de sa barbe et de sa chevelure, les mains engourdies et tremblantes, avait enfin abdiqué - non sans un ultime sursaut de fierté, après que les deux combattants aient pris quelques instants de repos : "Alors, avait-il dit d'un air victorieux en désignant la petite flaque qui s'étendait sous lui, c'est jaune ?"
Tandis qu'ils attendaient dans la station le tram souterrain qui reliait Ironforge à Stormwind, elle avait invoqué son élémentaire d'eau - une espèce de grosse boule d'eau tourbillonnante d'où sortaient deux espèces de bras d'eau ornés de bracelets qui contenaient magiquement le tout. "Ze te présente Zarkis. Il a pas de zambes il lévite en propulsant de l'eau par terre - il la récupère grâce aux bracelets, qui en réinvoquent en continu. Ze me demandais si dans le tram il allait être capable de rester sur une passerelle !" L'élémentaire s'était tant démené pour rester près de la gnomette sur la plate-forme malgré la vitesse du tram, que l'eau glacée projetée à toute force avait éclaboussé et gelé tous les autres passagers. Une fois arrivés à Stormwind les deux compagnons avaient couru vers le maître des griffons avant que les victimes, une fois dégelées, ne leur créent des ennuis.
Enfin, Thiwwina n'était pas seulement bavarde et gaffeuse. Elle était aussi extrêmement curieuse et intelligente. Stropovitch ne pouvait se lasser de voir ses grands yeux noisette pétiller en dévorant tous les éléments du décor. Elle observait tout, posait des tas de questions à tout le monde, sans gêne, et s'émerveillait d'un rien. Quand elle réfléchissait, elle se mordait mignonnement la lèvre inférieure, le regard perdu. Quand elle s'appliquait à faire quelque chose, elle tirait un petit bout de langue avec l'air de loucher. Quand elle venait de faire preuve d'une grande insolence ou de provoquer quelqu'un, elle souriait en montrant toutes ses dents, ce qui décuplait la rage de sa cible. Bref, elle était absolument adorable.
Stropovitch, las, était rêveur. Ce qui n'était pas du goût de la gnomette - qui était, elle, infatigable. Elle lui dit avec un grand sourire :
"Tu as vu à quoi ressemble la rézion ? Ze te rassure ce sera le même paysaze de l'autre côté. Tu vas voir un morceau dessiré de ton ancien monde, et en mazeure partie dévasté." Que de délicatesse et de compassion, c'est trop ! Le guerrier eut un sourire triste.
"Vous prendrez quelque chose ?" demanda l'aubergiste. La gnomette ne répondit pas mais marmonna quelques mots d'invocation, et fit apparaître sur la table rouleaux à la cannelle, pains au lait, gauffres, croissants et un broc d'eau claire - avant de lui sourire en montrant toutes ses dents.
Alors que le teint de l'aubergiste commençait à s'accorder avec la couleur de la région, et que ça sentait l'invitation à sortir voire l'appel de la garde, un petit papier parut sous ses yeux, commandant un poulet rôti et un demi-litre de bière locale.
"T'es pas drôle Stropo tu l'as calmé", ronchonna Thiwwina en regardant le tenancier s'éloigner. Puis elle fit une mine suppliante et demanda de son ton enfantin le plus craquant : "Tu me donneras de ton poulet s'il-te-plaîîît ?" Le guerrier baissa les yeux sous l'assaut et capitula sans conditions.
Le poulet et sa garniture arrivèrent. Le plat fut englouti. Une main se tendit en annonçant un prix. Stropovitch fronça les sourcils.
Inutile de porter la main à sa ceinture, sa bourse venait de disparaître. Ses yeux rencontrèrent ceux de Thiwwina. Elle comprit.
En une demi-seconde le guerrier était dans les escaliers menant à l'étage. Elle bondit au milieu de la salle et gela les jambes de tous les clients. Des cris de surprise et de douleur. Mais elle l'avait vu. Du coin de l'oeil, une ombre, là, qui était apparue puis s'était immédiatement évaporée.
Non seulement leur adversaire se fondait dans les ombres, mais il avait échappé instantanément au piège de glace. Ce n'était pas n'importe qui.
Elle se téléporta en un clin d'œil à l'extérieur et provoqua un vent de givre tourbillonnant susceptible de tout geler dans un rayon de dix mètres. Rien. Elle réfléchit une demi-seconde avant d'être assommée par un coup violent sur l'occiput.
Alors Stropovitch sauta de la fenêtre de l'étage et atterrit dans le dos de Thiwwina, avec l'espoir de tomber sur le voleur. C'était raté, mais il sentit avoir effleuré quelque chose sur sa droite. Il se tourna instantanément dans cette direction ; un pas en avant martelé sur le sol ; deux épées fendant l'air horizontalement, sur 180°.
Touché. Quatre centimètres de sang sur la pointe de la lame. Blessure sérieuse.
Stropovitch fouilla la pénombre du regard. Soudain une bourse fut lancée à ses pieds. Le voleur blessé lui rendait son bien pour demander à cesser le combat.
Le guerrier fronça les sourcils, puis hocha la tête. Il ramassa la bourse. A l'intérieur de l'auberge tout le monde hurlait. Inutile de tenter de les convaincre que Thiwwina n'avait pas fait ça pour partir sans payer.
Il soupira et prit la gnomette sous le bras. Il fallait se dépêcher de sortir de la forteresse, et dormir à la belle étoile - heureusement c'était la bonne saison.
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Le lendemain Stropovitch se réveilla à l'aube, et la première chose qu'il vit fut la Porte.
Une tache noire sur du rouge, au loin.
Il trembla de nervosité, réveilla Thiwwina et se prépara à repartir.
La gnomette eut deux pages de carnet à lire pour apprendre la fin de l'aventure de la veille au soir. Pendant une heure exceptionnellement elle ne fut pas de bonne humeur. Se faire assommer par un voleur à la manque, elle la championne du monde d'arène ! Elle était vexée.
Stropovitch ne pouvait détourner son regard de la Porte - même quand il ne la voyait plus, il la guettait à travers le relief. Pendant que Thiwwina massacrait toute bête mutée qui s'approchait d'eux, lui avançait, fasciné. Une tache noire sur du rouge vif. Cela semblait un symbole - mais c'était réel. Du moins, à ce qu'on disait. Il savait que des milliers de combattants avaient déjà franchi cette porte, mais son estomac se nouait à l'idée de la traverser, lui.
A mesure qu'ils s'approchaient, elle se dessinait davantage.
C'était un portail dimensionnel, comme du noir qui tourbillonne, comme du vide affamé. L'encadrant, une porte monumentale de dix mètres de haut, constituée de deux piliers, ornés chacun d'une statue représentant un humain encapuchonné, vêtu d'une longue robe, les mains posées sur la poignée d'une épée elle-même debout sur la pointe de la lame, et d'un fronton, orné d'une tête de serpent sculptée. Elle était au fond d'une espèce de petite vallée, dans laquelle se trouvaient quelques machines de siège, quelques soldats, qui ne leur jetèrent pas un regard. "La bataille est de l'autre côté", indiqua la gnomette.
Des marches de pierre.
Le draeneï les gravit, toujours fasciné par le vortex du portail qui faisait frémir l'air d'ondes de néant. Il repensa à sa dernière discussion avec Velen, avant de quitter l'Exodar.
"Mon enfant... avait-il dit après avoir lu des pages de carnet. Je suis heureux que tu aies abandonné ton désir de vengeance. Je comprends que tu aies tout de même envie d'aller en Outreterre, pour voir ce qu'est devenu ton monde natal, et participer à la guerre qui y règne. Mais prends garde, Stropovitch. Même si tu es délivré du démon tu pourrais un jour apprendre quelque chose sur ce qui t'est arrivé. Si cet orc est toujours en vie, n'oublie jamais que ce ne peut être un démoniste de second ordre qui était investi d'une telle mission. Promets-moi de ne jamais combattre seul, de te mettre à la disposition de l'Alliance. Darotân m'a même proposé de s'occuper personnellement de ton intégration dans les forces présentes. Ne fais rien en-dehors de ce que tes aînés auront mûri et préparé."
Dans son sac, il avait des lettres de recommandation écrites de la main même du Prophète.
Il avait promis.
Et refusé le soutien de Darotân. Et même de faire le voyage de retour avec lui. C'était simplement hors de question.
Mais il avait promis de ne pas combattre seul. Alors qu'il n'avait jamais combattu autrement.
Il était debout face au vortex. Il faisait froid, d'un coup. Comme si c'était le Néant distordu qui allait le happer.
"Bouh le peureux !" s'exclama Thiwwina en sautant dans le portail. Elle disparut.
Stropovitch ferma les poings, ferma les yeux et fit un pas.
Et un autre.
Et un autre.