Articles de Stropovitch - I - 6
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Chapitre 6




Kalten m'avait demandé d'attendre. Cela faisait une demi-heure que, debout, je scrutais les visages impénétrables des Boucliers de Velen, sa garde rapprochée.

Enfin une sentinelle reçut un message d'une autre sentinelle et vint me chercher.

On m'introduisit dans un couloir bordé de vigiles, puis dans une vaste pièce lumineuse, dont le mur circulaire était recouvert d'étagères envahies d'énormes livres.

Au centre, une table. Trois sièges. Kalten à droite, Velen à gauche - qui me fixaient impassiblement - et, dos à moi, le siège qui m'était destiné.

Je déglutis et m'avançai. Lentement. Les yeux au sol. Et m'assis enfin. Les yeux sur la table - à fixer la plume d'or, la feuille de parchemin et l'encrier de khorium pur qui y étaient disposés. Je sentais près de moi l'aura de Velen - l'aura de la ferme bienveillance faite chair. Velen, êtes-vous un dieu...

La voix la plus grave de l'Univers, qui résonnait comme dans une grotte.

"Mon enfant..."

Prophète, vous le Bon, vous l'amour, vous le Père, vous que je vénère et aime, je le sais, je vous ai déçu... Des larmes coulèrent sur mes joues.

"Kalten me dit que tu es imperméable à la Lumière... explique-moi, Stropovitch, explique-moi, je t'en prie, je ne comprends pas..."

Je levai mon visage larmoyant vers lui. Il était sincèrement et profondément attristé... J'ai voulu mourir en cet instant.

Je saisis d'une main tremblante la plume et me mis à écrire très vite et très mal, sans rien voir à travers mes yeux noyés de désespoir.

Enfin je m'adossai brutalement à mon siège et arrêtai de respirer. C'était écrit.

Kalten sortit d'une poche de chemise une paire de lunettes à la fine monture dorée et la mit d'un geste élégant. Puis il saisit la feuille mouillée de larmes en en pinçant un coin avec deux doigts. Avec l'air de déchiffrer un message crypté, il lut à voix haute à l'attention du Prophète, lequel, le regard empli de compassion, considérait l'enfant blotti et secoué de sanglots, triste petite boule de malheur.

"Ô grand Prophète j'ai lu la totalité des livres de sagesse de la bibliothèque, j'ai tout compris tout appris et j'ai voulu faire miennes toutes ces exigences de vertu, de recherche de justice en son coeur et dans le monde, de force, de volonté, de sacrifice, d'amour. J'ai aimé cet enseignement même et l'ai trouvé beau."

Oui, beau. Si beau. Comme vous, Prophète. Si cet enseignement avait un visage, ce serait le vôtre.

"Mais mon âme ne veut pas trouver la paix. Je ne parviens pas à faire le vide en moi pour accueillir la Lumière. Je sais que je n'ai pêché d'aucune façon dans mon passé, mais cette chose dans mon coeur ne veut pas me laisser trouver le repos de la conscience. Depuis que je me suis réveillé ce jour-là l'angoisse ne m'a jamais quitté."

Elle sourd en moi à chaque seconde, je l'entends, comme un autre coeur dans mon coeur, qui a toujours un battement d'avance.

"Elle est mon péché, qui me tache sans que j'en aie commis. Je suis devenu impur sans encore savoir le sens de ce mot. Je ne peux recevoir l'enseignement de la Lumière. Je suis indigne de votre attention, Prophète."

Kalten, embarrassé, considéra quelques instants encore ce texte, inattendu de la part d'un enfant.

Et là il se passa quelque chose d'extraordinaire.

Les yeux millénaires de Velen s'embuèrent. Je restai interdit, ne sachant que penser, désirant disparaître. Sa main attrapa mon bras avec douceur et il m'attira à lui. Il me prit dans ses bras.

Son aura m'investit. Ma peau frémit puis ondula d'une douce chaleur. Mon coeur s'apaisa, mes peurs, mon désespoir, mes remords, tout se dissipa telle une brume qui s'effiloche. L'unique moment où j'éprouvai la Sérénité. Moment dont je garde le souvenir tel un trésor.

"Mon enfant..." murmura-t-il de sa voix caverneuse, où j'entendis l'écho d'une tristesse elle aussi millénaire, celle que la perte d'amis, de parents et de milliers de ses frères à travers les âges avait laissée dans sa mémoire profonde comme l'éternité.

"Tu es donc bien perdu..."

Je me noyai dans sa tendresse, m'y blottis et sans m'en rendre compte glissai vers le seul vrai sommeil que j'aie connu depuis mon immolation.


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Escorté d'une demi-douzaine de gardes, Velen apparut. Ses deux visiteurs mirent genou à terre.
"Je vous salue, ô grand Prophète, déclama Darotân.
- Stropovitch..." répondit Velen sans un regard pour le paladin.

Son air était inquiet. S'il pouvait deviner la raison de la venue du paladin, la visite du guerrier n'augurait rien de bon.

Stropovitch s'inclina avec l'expression d'un profond respect.

Velen se tourna vers Darotân, lequel restait interdit d'avoir été quelques secondes invisible.
"Et vous, Maréchal Darotân..." Le Prophète hocha la tête pour les saluer. "Maréchal, auriez-vous l'obligeance de me laisser d'abord seul avec Stropovitch. Je vous recevrai avec plaisir plus tard dans la journée.
- Merci de me faire cet honneur, ô grand Prophète", répondit Darotân qui, perplexe, se releva et s'en retourna.

Velen et Stropovitch, silencieux, traversèrent le couloir et allèrent s'asseoir au centre de la salle du fond. Comme il y a dix ans.

Quelques secondes plus tard, la plume, l'encrier et un parchemin vierge vinrent orner la table.

Velen scrutait le visage de Stropovitch pour lire en lui. Je ne comprendrai jamais cette sollicitude grand Prophète. Je ne la mérite pas. Vous êtes trop bon - infiniment. J'ai besoin de votre aide, mais pourquoi me feriez-vous l'honneur de me l'accorder ? Pouvez-vous seulement m'aider maintenant que j'ai de nouveau manifesté ces symptômes ? Si vous n'avez pas pu me purifier, comment pourriez-vous y parvenir maintenant ?

La voix résonna. Stropovitch ferma les yeux pour mieux écouter son corps vibrer à chaque syllabe. "Stropovitch, je me suis beaucoup inquiété pour toi... Si tu es revenu... c'est que c'est arrivé..." Le guerrier hocha la tête avec fatalisme. "Je veux connaître chaque détail." Stropovitch lui tendit une dizaine de feuilles de carnet déjà rédigées.

Velen les lut avec grande attention. Puis il les posa sur la table et mit ses yeux dans ceux de Stropovitch.

"C'est malheureusement ce que je pensais."
Quoi ? Quoi ?
"Le feu ne dort pas. L'Ombre peut rester tapie, et démontrer mille ruses pour arriver à ses fins. Le feu non." Que voulez-vous dire grand Prophète je vous en prie expliquez-moi délivrez-moi. "Depuis le début il brûle et dévore et grandit. Que brûle-t-il, où grandit-il, je ne sais pas. Il y a plusieurs plans de réalité en-dehors mais aussi en nous-mêmes. Dans tous les cas c'était une idée inexacte de penser que tu deviendrais un démon." Je ne comprends pas. "Le démon est en toi, Stropovitch. Il est en gestation depuis le début. Et un jour naîtra. Et ce sera ta fin."

Non...

Le guerrier se prit la tête dans les mains, le coeur asphixié d'angoisse.

"C'est une bonne chose que tu aies gardé en mémoire tout cela, même si tu ne te contrôlais pas. De fait le démon a parlé, alors que toi tu ne le peux pas. C'est de ce fait précis que je conclus ce que je viens de dire."

En effet, c'est l'évidence même.

"De plus il a déclaré se sentir bien. Signe que son éveil est proche."

Je vais bientôt mourir. Mais mon corps disparaîtra-t-il, définitivement consumé, ou sera-t-il possédé ?

Velen soupira et alla prendre un imposant ouvrage à la couverture surchargée de gemmes et de dorures. Il le feuilleta.

"Je n'avais jamais pensé à cette éventualité, ni personne d'autre. Nous étions obnubilés par la thèse de la corruption. Mais ce démoniste n'était manifestement pas n'importe quel démoniste. Il cherchait un hôte pour un démon. Ce qui est un procédé somme toute inhabituellement long et retors pour créer un soldat de la Légion."

Donc ce démon n'est pas n'importe quel démon non plus...

"Je crains que la Légion ne soit en train d'expérimenter une nouvelle forme de création de démons... et de démons d'une puissance redoutable. Comme en plus tu es le seul cas de ce genre à ma connaissance, ce démon doit être le fruit unique d'une expérience exceptionnelle. Je ne prends pas trop de risques en imaginant que ce démon qui grandit en toi est destiné à être l'un des fleurons de l'armée de Sargeras."

Velen reposa le livre et planta de nouveau ses yeux dans ceux de Stropovitch.

"Ou alors il n'y est pas destiné... il était déjà un des fleurons de son armée, vaincu, et ils essaient de le ramener. Nouveau ou ancien seigneur-démon ? Et pourquoi choisir le corps d'un enfant draeneï pour cela ? Je l'ignore et j'y réfléchirai."

Aaaaaah, cette main qui tremble, ces larmes indignes qui coulent sur le parchemin ! Stropovitch tendit au Prophète un amalgame de signes mal tracés sur une feuille froissée par la fébrilité de ses mouvements.

Velen lut et s'assit. Il baissa les yeux et garda le silence quelques instants.

Répondez ! Dites quelque chose ! Peut-on encore me sauver ?

Velen releva la tête et regarda Stropovitch avec tristesse et compassion. Plus exactement, Velen était précisément en cet instant la tristesse et la compassion.

"Mon enfant... C'est le dernier recours mais nous ne pouvons prendre davantage de risques. Fais-moi confiance, moi qui t'ai toujours chéri et aimé, dit-il en lui prenant les mains dans les siennes. Il va falloir mourir. Pour tuer la chose avant sa naissance."

Mourir... Le draeneï ne réagit pas, le regard dans le vague, comme soudain décroché des choses.

"Mourir debout, Stropovitch ! dit Velen avec une divine fermeté en se levant. Tu es noble, tu es fier, tu es Draeneï ! Qu'importe tout ce qu'ont pu dire tes frères jusqu'à présent ! Aujourd'hui prouve que tu es un héros, deviens un symbole de la valeur de ta race ! Debout !"

Le guerrier se leva lentement, toujours sous le choc. Mourir. Mourir pour ne pas risquer que soit engloutis dans le feu du démon terres et peuples. Mourir après onze ans volés, que l'on ne m'aurait pas accordés si l'on avait tout su depuis le début. Après tout ce que j'ai vécu, réaliser qu'il aurait mieux valu n'avoir jamais existé...

Le regard de Stropovitch sortit des brumes qui l'enveloppaient et rencontra celui de Velen.
Une grande émotion envahit les deux draeneïs, mais ils n'en laissèrent rien paraître. Le Prophète posa une main sur le front de Stropovitch. Ils se regardèrent dans les yeux pendant l'incantation. Le guerrier esquissa un sourire quand une colonne de flammes sacrées s'abattit sur lui.

 

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Publié le 09/07/2008 - Pas de modifications
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