Chapitre 5 "Ah vi quand même c'est assez impressionnant." ~~
"Si nous vous avons appris à lire, c'est pour une raison très simple, celle-ci !"
L'austère draeneï vêtu de lourde plaque dorée désigna à la jeune assemblée, assise à même le sol, les rayons chargés de la bibliothèque.
"A partir d'aujourd'hui, nous tenterons ensemble de vous amener à la Lumière. Cette voie est ardue. Pour une raison très simple." Déjà deux fois, notai-je. Pour Maître Kalten, tout était toujours simple.
"La Lumière est un élément, comme le feu, le givre, la nature, les arcanes, d'où il découle une école de magie spécifique. Mais elle est un peu plus que cela. Comme l'Ombre la Lumière n'est pas un élément neutre moralement. Elle se situe à un autre plan, au plan spirituel, celui de la lutte du bien et du mal."
Certains enfants écarquillaient des yeux incompréhensifs.
"Le feu ou le givre, vous les avez autour de vous, dans votre réalité, tous les jours. Il suffit de se les approprier et d'apprendre à les manipuler. Alors que l'Ombre et la Lumière, il faut avant cela aller les chercher dans leur plan. Et comment fait-on ? Eh bien très simplement !"
Je sentais qu'il allait vite m'énerver avec sa simplicité.
"Vous devez d'abord vous imprégner de ces principes", dit-il en brandissant un énorme livre à la couverture luxueuse sertie de joyaux. "Une fois que vous aurez fait vôtre tout cet enseignement moral, vous deviendrez irréprochables et ne connaîtrez plus le doute ni l'hésitation. La tentation du péché ? Vous ne saurez plus ce que ça veut dire. Une décision à prendre ? Vous prendrez immédiatement la bonne et vous y tiendrez quoiqu'on vous dise. Vous saurez faire la part des lâches et des braves dans votre entourage. Vous aurez l'étoffe dont on fait les héros."
Un silence époustouflé s'empara de l'assistance. Tous ces enfants voyaient déjà leurs noms dans les légendes.
"Ensuite nous passerons à la repentance de tous vos péchés passés. Forts de cet enseignement moral, vous passerez en revue tous vos actes passés et en ferez confession minutieuse à vos enseignants. Pourquoi, me direz-vous ? Pour une raison très simple : la paix. Pour être définitivement prêts à recevoir la Grâce, vous devrez faire paix et tranquillité en votre âme et conscience."
Il sourit tel un bienheureux en regardant les enfants.
"N'est-ce pas merveilleux ? Je vous propose la pureté éternelle. Alors seulement vous serez aptes à communiquer avec le plan de la Lumière."
Il n'y eut évidemment pas d'objections.
"Pour ces deux premières phases, il n'y aura pas de test, nous nous fierons entièrement à vous. Pourquoi tant de confiance ? Très simplement, parce que si vous les avez échouées vous échouerez également l'enseignement pratique. Vous n'obtiendrez pas la Grâce de pouvoir faire agir la Lumière dans ce plan par l'intermédiaire de votre volonté. Donc nous ne nous inquiétons pas : lisez ces livres de sagesse en diagonale, ne les apprenez pas, n'assimilez ni n'appliquez ces principes, n'avouez pas vos fautes, mentez aux autres et à vous-mêmes ; et vous pourrez aller vous amuser avec les maîtres des mages, shamans, voire, ajouta-t-il avec un pouffement méprisant, pour les imperméables à toute forme de magie, guerriers."
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"Roulalaaaa, quel air messant ! Zavez l'air d'écrire un truc qui vous fâsse monsieur Grand Baraque."
Pour le coup, la petite voix flûtée de la gnomette radoucit totalement Stropovitch. Il ferma son carnet et se redressa dans le hamac. Ils étaient les deux seuls passagers de ce bateau pour l'Exodar - plus exactement l'île de Brume-azur sur laquelle le vaisseau s'était écrasé un an auparavant. La petite créature avait d'adorables grands yeux en amande couleur noisette, et les cheveux châtains-roux coiffés en deux nattes enroulées de chaque côté du crâne. Son air était curieux et réjoui.
Stropovitch lui sourit, griffonna sur une feuille, la déchira et la lui tendit.
"Oooooooh vous êtes muet ? Mazette zavez dû apprendre l'écriture de tout le monde après votre atterrissaze zêtes courazeux."
Autre feuille.
Elle rit. Du plus attendrissant petit rire de gnomette du monde.
"Oh bah moi zallez rire, si ze suis dans ce bateau pour l'Exodar c'est par puuuuuuure curiosité."
Le draeneï, amusé, leva un sourcil.
Elle se hissa dans le hamac adjacent et s'assit en tailleur au milieu.
"Comme zen ai assez d'être la meilleure et que c'est ennuyant à la longue bah ze prends des vacances et me suis dit : zou z'ai zamais visité l'Exodar, paraît que les gars de chez vous y zy vont pas par quatre semins pour construire un vaisseau, que c'est tout grand et tout."
Autre feuille.
"Ce que ze faisais ?" Elle rit de nouveau - pour le plus grand plaisir du draeneï. "Ze fais partie de la meilleure équipe de gladiateurs du monde, vi môssieur."
Stropovitch s'ébahit. Il avait en face de lui une combattante d'arène, une de ces personnes qui s'affrontaient en huis clos dans des explosions de magie et des tourbillons de lames pour se placer parmi les meilleurs dans un championnat mondial permanent.
La terreur des arènes mâchonnait son index d'un air pensif.
"Zaurais bien aimé t'avoir comme guide mais un guide muet..." et elle s'esclaffa. "Bah on peut essayer qu'est-ce t'en dis l'armoire à sabots ?"
Stropovitch acquiesca.
Autre feuille.
"Marrant ton nom. Moi c'est Thiwwina", dit-elle avec un accent enfantin et un grand sourire lumineux.
Le draeneï était conquis.
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L'amarrage de Valaar était calme, il n'y avait absolument personne. Le soleil là-bas se noyait dans la mer en jetant ses derniers feux à travers de lourds nuages de pluie. L'équipage - trois hommes seulement apparemment - se demandait dans un coin s'ils allaient faire halte ici ou non.
"C'est normal que ce soit désert ? demanda Thiwwina. Ze veux dire, y a encore du monde à l'Exodar où vous vous êtes tous dispersés ?"
Stropovitch fit non de la tête et prit le chemin qui s'enfonçait dans l'île. La gnomette lui emboîta le pas, jetant des regards curieux autour d'elle, à l'affût du moindre élément de décor inconnu, exotique.
Elle aperçut enfin au-dessus des arbres une pointe lumineuse.
"Waaaaaaaaaaah".
C'était de toute évidence le sommet d'un gigantesque bâtiment. Dans la pénombre du crépuscule elle ne pouvait voir distinctement, mais les parois du vaisseau semblaient incrustées d'énormes cristaux émettant une lumière rose diffuse.
"Hmmmm c'est pas à la gnome que vous avez conçu votre enzin, l'est mazique ce truc, ze le sens, ce n'est qu'une grosse masse imprégnée de mazie, la plus grande condensation que z'ai zamais vue, d'ailleurs. Me demande d'où vous sortez ces cristaux." Stropovitch exprima l'ignorance. Les yeux de Thiwwina brillèrent de curiosité. "Faudra que ze retourne en Outreterre, zai dû rater un truc, vers Raz-de-Néant, z'ai trouvé la rézion mosse alors z'ai pas vraiment exploré, mais ça sentait la mazie à plein nez, ze suis sûre que ze trouverai des infos là-bas."
Stropovitch s'arrêta, interdit. Cette gnomette était allée à Draénor ? Il reprit son chemin, pensif.
"Qu'est ce que t'as Stropo ?" lui gazouilla-t-elle en faisant de petits bonds à côté de lui.
Il griffonna quelques mots, lui tendit la feuille.
Elle plissa les yeux pour parvenir à lire malgré l'obscurité. Et s'esclaffa.
"Ah bah hein essanze de bons procédés très ser, ze me ferai une zoie de vous guider en Outreterre après notre visite ici !"
Stropovitch lui adressa un sourire reconnaissant, et elle lui refit le coup du grand sourire lumineux version "ah non pitié ne me dites pas que je vais tomber amoureux d'une gnomette !"
Ils rirent ensemble.
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La partie émergée du vaisseau s'élevait en pointe à une trentaine de mètres de hauteur, toute de métal scintillant et de ces fragments minéraux roses qui chantaient un petit air cristallin. "C'est zoli ze trouve, et pis c'est grand, y a de quoi mettre un peu de monde là-dedans, mais pour un peuple c'est pas grand'çose, devez pas être nombreux les rescapés." Stropovitch eut un sourire triste. Il lui fit signe d'entrer. Les gardes les saluèrent d'un hochement de tête et s'écartèrent. Stropovitch hocha dignement la tête en réponse ; suivi d'un tonitruant "Bonsoir messieurs Baraques !" sur pattes. Stropovitch ne put s'empêcher de rire, suivi de près par les gardes eux-mêmes quand ils se remirent de leur étonnement.
La touriste et son guide s'enfoncèrent dans les entrailles du vaisseau par un long couloir bordé de débris de métal et de cristaux - qui l'éclairaient. "Oulalaaaa mais dis donc c'était pas une petite çute que zavez fait là pour que ça s'enfonce autant dans le sol !" Le draeneï fit une moue.
Ils pouvaient entendre, grandissant, le brouhaha confus de la vie du vaisseau. Deux draeneïs accompagnés de deux Elekks lourdement chargés les croisèrent, en jetant un regard étonné à la gnomette.
"Ah bah zont zamais vu de gnome ici faut croire. En tout cas ça me rassure à ce que zentends y a encore du monde là-dedans."
Ils débouchèrent dans le hall du vaisseau.
Le hall était d'une immensité à laquelle Thiwwina n'était pas préparée : bouche bée et les yeux comme des soucoupes, elle regarda pour une fois sans parler.
Du plancher à la voûte il y avait au bas mot cinquante mètres. La salle faisait également une bonne soixantaine de mètres de diamètre. Au centre, jaillissant d'un puits de vingt mètres de diamètre bordé d'énormes cristaux, une colonne de lumière rose au chant cristallin. Les parois violettes réfléchissaient cette lumière tout en diffusant la leur propre. Tout le hall baignait dans un brouillard de lumière magnifique, qui rendait flou tous les contours et toute la vie qui l'agitait.
Car en contrebas, autour du puits, Thiwwina put voir des dizaines de draeneïs conversant, commerçant, promenant, s'affairant, des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, oisifs ou pressés, sereins ou inquiets. Tout autour des arches, des entrées vers d'autres parties du vaisseau - dont elle ne distinguait pas les dimensions, mais qui semblaient tout aussi vastes.
Un papier s'agita devant elle.
Elle cligna des yeux comme sortant d'un rêve et lut pensivement le mot. "Je te laisse visiter, tu me poseras toutes les questions que tu voudras après. Fais attention à rester respectueuse. Moi je dois aller voir notre Prophète, tu ne peux m'accompagner. On se retrouve à l'auberge - il n'y en a qu'une, près de la sortie du couloir, juste derrière toi, établie exprès pour les visiteurs comme toi."
Elle leva les yeux vers Stropovitch - elle lui arrivait au genou -, lui sourit et acquiesca avec enthousiasme. Soudain, elle disparut. Stropovitch soupira. Une mage, évidemment. Rien de tel pour fouiner que de se téléporter partout.
Il prit une grande inspiration et descendit la rampe qui menait au hall. Les draeneïs le regardaient tandis qu'il fendait la foule calmement. Certains hochaient la tête poliment, d'autres le regardaient impassiblement. Quelques-uns le fixèrent avec suspicion, voire s'éloignèrent à son passage avec peur et mépris.
Une main gantée de plaque s'abattit sur son épaule - qui ne broncha pas, d'ailleurs.
"Tiens, qui voilà ! De retour à la maison ?"
Darotân. Une colère extrême s'empara en rafale du draeneï, une rage qui manqua de le faire imploser. Ses yeux rougoyèrent des braises de la haine. C'est du passé tout cela. Je DOIS me contenir. Absolument. Par respect pour Velen. Pour ne pas souiller de sang la lumière des naarus .
Il se retourna vers un draeneï vêtu d'une magnifique armure dorée et ornementée, armé d'une énorme masse scintillante dans le dos, toute ouvragée et sertie de gemmes à l'éclat sans défaut. L'ensemble de l'équipement devait peser une tonne, mais il le portait comme si de rien n'était. Remarque, certains n'ont pas à s'encombrer de leur cerveau, ça laisse de la marge sur l'armure.
"ça fait un bail vieux frère !" s'exclama-t-il en lui broyant l'épaule, l'air sarcastiquement joyeux. Tout le hall l'entendait - et l'écoutait, d'ailleurs. "Quelle coïncidence, je venais rapporter à Velen les progrès de la Lumière en Outreterre - et ma modeste participation dans cette entreprise, ajouta-t-il d'un air fat. Et je te trouve, mon bon camarade ! Nous qui avons étudié ensemble ! Enfin, pas très longtemps en fait", appuya-t-il avec un petit rire grinçant. Quelques personnes pouffèrent dans l'assistance. "Tu viens toi aussi lui raconter tes exploits ? Laisse-moi deviner, tu as achevé avec succès ta grande campagne de dératisation du Tram des Profondeurs ?" Il rit à gorge déployée ainsi que quelques autres autour de lui. La plupart sourirent de la pique du paladin. "Allons allons, dit-il, les larmes aux yeux d'avoir tant ri, ne le prends pas mal mon frère, une petite taquinerie bon enfant, rien que de très affectueux ! Allons trouver Velen ensemble !" Il lui passa un bras autour des épaules et joignit son pas au sien, tout en prenant bien soin de s'appesantir sur le guerrier. Mais le dos de Stropovitch ne fléchit pas d'un iota. "Il va être bien content de nous voir, j'en suis sûr. C'est qu'il aime tous les ressortissants de son peuple, lui, quoi qu'ils fassent, quels qu'ils soient, hmm ? Quelle bonté inégalable, n'est-ce pas, à laquelle nous ne pouvons qu'aspirer !" Il se pencha l'air goguenard pour capter une expression sur le visage de Stropovitch.
J'aurai ta peau. Un jour, je te tuerai, Darotân. J'en fais le serment.