Articles de Stropovitch - I - 4
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Chapitre 4



Maître Annïa jeta un oeil dans la pièce où le médecin en chef Londan et son équipe s'affairaient parmi une trentaine de malades étendus sur des couches. Une petite épidémie virale avait affecté les passagers. Deux anciens étaient morts, mais maintenant que tout était en place, les patients étaient traités rapidement.

Elle s'avança vers lui. "Excusez-moi..."

Elle lui glissa quelques mots. Il se tourna vers moi, qui étais resté à l'entrée, et s'approcha nerveusement. "Viens", me dit-il en me dépassant. Je le suivis dans son bureau. Il ferma la porte, s'assit et soupira. "Fais vite, je n'ai pas le temps. Qu'y a-t-il ?"

Je lui tendis une page de carnet où j'avais écrit :

"C'est quoi ces symptômes dont vous parliez auxquels je verrai que je me transforme en démon ?"

Il s'agita. "Je ne vois pas de quoi tu parles, tu me fais perdre mon temps."

Il se releva. Je le fixai en lui tendant une autre feuille qu'il saisit avec agacement. "Je savais que vous diriez cela, mais je veux savoir." Je n'avais pas écrit devant lui, il comprit que j'avais vraiment rédigé cette deuxième feuille à l'avance. Cela eut l'effet escompté : il eut peur, se rassit et dit d'une voix tremblante :

"Cela fait un an maintenant et tu n'as rien manifesté. Peut-être ne doit-on pas chercher à te cacher des choses, ce qui entretiendrait des sentiments de rancœur, de peur ou de je ne sais quoi mais tu ne dois rien entretenir. Donc sache que tu as été marqué dans ta chair par le feu d'un démoniste. C'est une forme de corruption que nous ne maîtrisons pas ; Velen lui-même est capable de purifier de l'emprise des Ténèbres un être que n'importe qui jugerait irrémédiablement condamné ; mais il ne s'agit pas d'Ombre. Normalement le Feu brûle, consume et disparais quand il n'y a plus de matériau. Mais toi par un prodige incompréhensible tu entretiens ce Feu dans ton coeur."

Je baissai la tête, incrédule.

"Pendant ton sommeil, tes brûlures ont mystérieusement guéri sans laisser de traces. Et quand tu faisais des cauchemars, tu... tu démontrais une force anormale. Tu m'as projeté d'une pichenette sur plusieurs mètres, à plusieurs reprises."

Je sentis le désespoir m'envahir. J'appréhendai la suite.

"Dans ces moments tes yeux brûlaient. Plus la crise était forte, plus les flammes qui en sortaient étaient grandes. Dans les crises les plus fortes observées, la température de ton corps augmentait jusqu'à 50-60°C - ce qui est supposé être mortel - tes veines apparaissaient sur l'ensemble de ta peau..."

Mes dents se serrèrent et grincèrent.

"... noires, bouillonnantes. Ton souffle enflammait tes draps sans exhaler de feu. Et même une fois, dit-il en tremblant, ... non bref ; enfin quant à ta force... suis-moi."

Je lui emboîtai le pas.

"Tu te souviens de la chambre dans laquelle tu t'es réveillé ? on t'y a transféré après ça."

Ils parcoururent quelques couloirs, puis Londan ouvrit une porte. Je jetai un œil terrifié à l'intérieur.

Un des murs de métal, de trois mètres sur cinq, avait pris la forme d'un cratère, d'une demi-sphère. Au centre, au point d'impact, le mur avait reculé d'environ deux mètres, tordant l'ensemble de la paroi et inclinant le plafond.

"Certes ici le mur n'était épais que de trente centimètres. Mais tu devines aisément la force anormale qu'il faut posséder pour faire cela. Pour information, ce coup m'était destiné."
Je frémis.
"Mais je te rassure, tu ne sembles pas près de manifester de nouveau ces symptômes. Velen en temps voulu t'enseignera la voie de la Lumière et tu te purifieras toi-même. Aie confiance". Il me sourit. "Allez j'y vais, bonne journée, et surtout, ne rumine rien. Même si c'est en écrivant, parle, ne cache rien. Nous voulons ton bonheur, Stropovitch." Et il partit.

Je ne dois rien ruminer alors qu'il y avait encore quelque chose qu'il n'avait pas voulu dire ! Mais je me résignai.
C'était donc cela... Cette température, ce souffle, cette force... Seul un démon pouvait en faire autant.
Mon bonheur... avec cette menace planant sans cesse au-dessus de moi...
Je m'agenouillai devant le cratère, désemparé. Au centre, je distinguai nettement l'empreinte de mon petit poing d'enfant, avec les phalanges bien dessinées. Je me mis à pleurer.


~~~~~~~~

Van Cleef attaqua en raccourcissant la distance entre eux deux de deux pas rapides et souples tels ceux d'un félin. Il attaqua avec l'arme visible, ce qui était une feinte évidente : Stropovitch para de la main gauche et cueillit de la droite la lame que le capitaine avait sortie de son dos. Les poignets tournèrent, les lames glissèrent, dans des mouvements de contres et de contres de contres, cherchant les ouvertures. Le draeneï sentit en une seconde qu'il perdrait à ce jeu-là ; il lâcha ses armes, attrapa dans le mouvement les poignets de Van Cleef et les lui tordit férocement, puis abattit son crâne sur celui de son adversaire.

Ce dernier esquiva en se jetant au sol, sur le dos, posa ses pieds sur le torse du draeneï penché et le fit basculer par-dessus lui.

Ne pas lâcher. Mais Stropovitch ne lâcha pas les poignets de Van Cleef ; chacun se tourna sur le ventre et se releva, les mains toujours liées ; le draeneï retenta un coup de boule mais l'autre le tira violemment sur le côté, la jambe dans le chemin des siennes ; Stropovitch trébucha mais ne perdit miraculeusement pas l'équilibre ; il réentreprit de broyer les poignets du pirate mais celui-ci riposta par un souple coup de pied en direction du menton du draeneï ; lequel esquiva en fléchissant les genoux et en se penchant en arrière et un peu de côté juste ce qu'il fallait pour laisser passer le pied, puis se redressa brusquement pour cueillir la jambe. Le mouvement avait été une merveille de rapidité et de précision. Van Cleef était coincé, la cheville sur l'épaule de son adversaire. Il eut une microseconde d'hésitation que Stropovitch exploita : il tira violemment les poignets du capitaine vers le haut et lui asséna enfin un coup de boule version billet gratuit pour le pays des fées.

La fillette, toujours bâillonnée, les observait, immobile.

Van Cleef lâcha ses épées et s'effondra sur le sol.

Stropovitch les saisit bien en main et se pencha pour trancher net la gorge de l'humain.

L'arme valdingua de l'autre côté du pont. Le pirate avait une troisième lame dissimulée et l'avait utilisée pour parer le coup de grâce et désarmer la main droite du draeneï.

Van Cleef se releva à une vitesse hallucinante.C'était au tour de Stropovitch d'avoir une fraction de seconde d'hésitation ; un coup de pied puissant dans sa main gauche lui fit lâcher la seconde arme qui s'éleva en tourbillonnant dans les airs ; puis un second coup de pied en pleine figure le fit tomber à la renverse ; Van Cleef récupéra la seconde épée au vol lorsqu'elle retomba.

Stropovitch n'attendit pas le coup de grâce ; dès le contact avec le sol il effectua une roulade arrière et se redressa en ramassant les armes qu'il avait laissé tomber en début d'affrontement. Le temps de relever les yeux les deux épées de Van Cleef avaient sectionné la maille et s'étaient enfoncées profondément de chaque côté de sa large poitrine.
Ouverture.
Pendant la demi-seconde où Van Cleef assurait la pénétration de ses armes il fut vulnérable ; le draeneï martela un pas en avant et éventra le pirate de ses lames croisées.
La fille à deux mètres de là fut aspergée de sang mais ne bougea pas, hallucinée.

Le capitaine tomba à genoux, le visage grimaçant, se tenant le ventre, tandis qu'une mare de sang se déversait sous lui. En face le mercenaire fit de même, retirant les deux épées de sa poitrine avec des expressions de grande souffrance.
"Tu as un torse bien imposant, je ne sais même pas si j'ai touché un organe vital... mais qu'importe, les poisons de mes lames t'auront tué d'ici une minute. Normalement l'effet est foudroyant, c'est pour cela que je me suis laissé surprendre, j'ai... été stupide."
Van Cleef était livide. L'hémorragie était impressionnante.
Le draeneï sentit son cœur souffrir. Battre était soudain terriblement difficile. Chaque pulsation lui arrachait une grimace de douleur aiguë. Il se pencha en se contorsionnant et en laissant échapper des râles, sous le regard fixe du capitaine.
Derrière ce dernier des dizaines de carriers Défias arrivaient d'un air ahuri, de l'intérieur de la mine. Ils s'avancèrent jusqu'au bord du pont, mais aucun n'approcha. Ils observaient la mort des deux combattants, incrédules, silencieux.

~~~~~~~~

Je l'ai faite, l'erreur fatale, l'hésitation qu'il ne fallait pas avoir. Je vais mourir.
Pulsation, douleur.
J'aurais gardé ma conscience jusqu'au bout en fin de compte. Je n'aurai pas été dépossédé. Mais mon cœur brûle si fort... C'est un anti-coagulant, à coup sûr, et extrêmement puissant. Je ne pensais pas que ça produirait une telle chaleur...
Pulsation, douleur.
...Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas ! J'ai... envie.
Pulsation, douleur.
Envie, oui... envie... De ? Vivre ? Ce feu s'étend à tout mon corps, tout s'embrase, mon coeur se serre si fort, si fort ! J'ai tellement envie... de ?
Pulsation, douleur.
DE ME VENGER ! Retrouver l'orc, le faire payer, le torturer, lui, ses semblables, les étriper, tous, les exterminer, eux, leurs villes, leur passé, tout détruire, tout raser, tout, même les ruines, les forêts, les vallées, tout effacer, tout CONSUMER !
Pulsation, rage.

~~~~~~~~

Van Cleef et les mineurs ouvrirent de grands yeux qui brillèrent en reflétant l'éclat des flammes.
Stropovitch se redressa, les yeux flamboyants, et un grondement retentissant s'éleva des tréfonds de son être et résonna dans la caverne. Dans une grimace atroce il se releva. Sa peau devenait rouge.
La fille regardait toujours, hallucinée.
Sa poitrine vibra visiblement, son coeur apparaissant en noir sur la peau rouge. Tout son corps se veina de noir. Son visage se fendit d'un sourire démoniaque.
Les mineurs crièrent, quelques-uns s'enfuirent mais le plus grand nombre était immobilisé par la terreur.
Un grondement surpuissant détonna dans la caverne. L'air autour du draeneï ondula sous l'effet de la chaleur infernale qu'il dégageait.
Alors, il parla ! Stropovitch ouvrit la bouche et d'une voix d'outre-tombe qui n'était pas la sienne dit :
"JE... ME SENS... BIEN."
Le corps de Van Cleef s'enflamma à ces paroles. Il hurla, torche vivante.
Les mineurs, les jambes rompues par la panique, rampaient en couinant vers la sortie.
Stropovitch prit un air carnassier. Ses mains serrèrent ses épées chauffées à blanc.

~~~~~~~~

"Question discrétion, c'est raté, vieux."
Jack se curait les dents consciencieusement. Il tenait la fille par la main. Elle se cachait derrière lui, tremblante.
"On t'demande de libérer un'fille et tu fais quoi ? 'lors si j'ai bien compris l'histoire, tu tues tout l'équipage, Van Cleef, tu coules le navire, tu tues l'intégralité des mineurs, tu détruis la forge cachée d'la Confrérie, tu sors, tu réduis en cendres Ruiss'lune, et pour la beauté du travail bien fait, tous les camp'ments Défias d'la zone."
Stropovitch, l'air soucieux, regardait pensivement ailleurs. La vieille folle d'aubergiste était, on ne sait pourquoi, hilare.
"Sans oublier la gamine qui m'dit tantôt que t'es rev'nu la chercher que l'lendemain, et qu'tu t'étais transformé en monstre. J'dis pas qu'j'y crois pour les détails du monstre, mais pour c'qui est qu't'as une case en moins, ça d'accord, y a pas d'doute, faut t'fair'soigner mec. Laisser la fille derrière pour aller massacrer tout l'voisinage, c'pas du travail de professionnel, t'es d'accord."
Le draeneï gardait le silence. Jack jubilait d'avoir inversé les rôles depuis leur première rencontre.
"Mon employeur va pas r'vendiquer la chose, mais vu com'tu t'la jouais quand on s'est vus l'aut'jour, j'vais pas m'gêner pour t'ruiner discrèt'ment ta réputation. Désolé, hein !"
Stropovitch ne réagit pas. Sa décision était déjà prise de quitter la région.
"Bon v'là ton salaire, dit-il en jetant une énorme bourse sur la table, et profites-en bien t'en auras pas beaucoup d'autres". Il resta un instant le temps que le mercenaire contrôle le contenu puis disparut avec la fille, sans au revoir.
Stropovitch resta longuement assis, l'air sombre. Avant toute chose, il devait aller trouver Velen à l'Exodar et lui demander conseil.

 

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Publié le 09/07/2008 - Pas de modifications
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