Le lendemain matin, je constate avec joie que l'emprise démoniaque est un peu moins forte, et je tente à nouveau de m'enfuir de la prison sans porte. Une fois la pente dévalée sans ressentir les vagues de douleur de l'autre jour, je tentais désespérément de rejoindre le camp de Kargath. Ce campement Orc devenait avec le temps ma bouteille à la mer dans cet océan de poussière rouge, que je ne parvenais pas à jeter. Pendant ces instants de semi liberté, je ne me rendais pas compte que j'étais surveillé par Servo, ce petit robot étrange. Croyant le croiser par hasard sur ma route, alors qu'il me surveillait depuis le début, je l'interpellais vivement, plein d'espoir :
- Pitié Servo, Aides moi, j'ai perdu le mien!
- Ho pauvre petit canard, comme tu as l'air malheureux.
- Oui, je suis en danger! J'ai besoin d'aide! Je suis possédé!
- Ho mon dieu, c'est terrible ça.
- Oui! Il faut que tu m'aides à aller au camp de Kargath.
- Viens avec moi pauvre petit FloOk, je vais t'aider. Je vais t'amener au camp.
- Ha, merci Servo, sans toi j'étais perdu!
Je le suivais, en larmes, tel un pantin à moitié désarticulé, m'en remettant totalement à lui pour me tirer de cette situation insupportable. Mon sens de l'orientation rendu défaillant par mon esprit obscurci, je ne réalisais pas qu'il s'ingéniait à me promener un peu partout, en tournant en rond aux alentours de la cachette.
Lors de mes moments de lucidité, l'emprise de mon possesseur étant moins forte le jour, je lui disais parfois :
- Mais tu es sûr que c'est par là? J'ai l'impression que nous sommes déjà passés par ici.
- Non non, ne t'inquiète pas, c'est la bonne direction. Fais-moi confiance petit FloOk.
- Ha merci Servo, grâce à toi je vais enfin pouvoir trouver de l'aide." Et je délirais, parlant tout seul :
- Ce qu'il m'arrive est horrible. C'est pas supportable. C'est le cauchemar. Il faut faire quelque chose!..." Je me sentais vraiment très mal, comme si j'étais sous l'emprise de drogues hallucinogènes, car je voyais le paysage se modifier, comme s'il se divisait en plusieurs parties qui se mouvaient et se déformaient chacune indépendamment des autres. Même le sol n'était pas stable, il se dérobait parfois sous mes pas, me donnant l'impression que j'allais tomber dans un vide vertigineux et sans fin. Cela m'empêchait de retrouver le chemin par moi-même, et m'obligeait à me fier au petit robot.
La journée se finissant, il me ramenait finalement à la cachette. Il m'abandonna enfin, en raillant d'un air sadique :
- Tu fais du très bon travail FloOk, continue. A plus tard!
Je retrouvais la cachette, temple des invocations nocturnes, autel de l'horreur...
Au fil des jours, j'étais devenu comme un fou, le regard tantôt halluciné, tantôt inexpressif et vide, ne pensant à rien excepté ma survie. Je perdais toute notion du temps, excepté la succession des jours et des nuits, nuits dont j'appréhendais les venues. Au bout de quelques temps, je ne saurais dire combien de jours, les invocations forcées se généralisèrent toutes les nuits.
Pendant les journées, pour subvenir à mes besoins de nourriture, mon possesseur me permettait de quitter la cachette, et il me suffisait de lancer un sort de destruction sur un loup du désert et l'emporter dans ma cachette rocheuse. Je le dépeçais, puis le mangeait, soit cru, soit après l'avoir cuit au feu de bois quand j'avais la chance de trouver un morceau de bois dans ce désert aride. J'étais devenu un sauvage, dormant à même le sol, avec comme couverture les peaux grossièrement rapiécées des loups que je tuais pour me nourrir.
Lorsque je luttais pour résister aux assauts de mon possesseur, mon corps était traversé de douleurs atroces et insupportables. Je me roulais même parfois par terre sous la douleur et, la tête prise entres mes mains, je hurlais, pendant ce qui me semblait être une éternité...
Au fond de ce qui me restait de conscience je souhaitais m'opposer à ces invocations sauvages, comprenant les conséquences à long terme. Mais m'y opposer ne faisait qu'accroître mes douleurs, aussi bien en durée qu'en intensité. A terme je ne pouvais jamais gagner contre ces forces ; elles prenaient l'ascendant sur moi inexorablement.
Lorsque la possession devenait critique, je me relevais et lançais les sorts d'invocations, pris de peurs paniques des conséquences qui allaient en découler. Lors des débuts de mon errance je parvenais la plupart du temps à asservir les démons pour me protéger d'eux, et les renvoyer dans le néant distordu, leur dimension d'origine. Mais, avec le temps, l'efficacité de mon sort d'asservissement diminuait en durée et je ne pouvais les contraindre que le temps de prendre la fuite pour leur échapper. La qualité de mes sorts de protection se dégradait progressivement.
Puis vint l'automne, mais la fraicheur escomptée de cette saison ne se faisait pas sentir dans ce désert brulant. Une nuit, ce fut un chasseur corrompu qui apparut. Quadrupède de la taille d'un gros chien, de couleur marron sombre, ce démon était redoutable dans le sens où ses pouvoirs magiques lui permettaient de m'empêcher de lui infliger des sortilèges, par son verrou magique. Il avait aussi la faculté de me voler de la vie, par son sort de corruption sanguine. C'est pourquoi je devais tenter de le tuer le plus vite possible avant qu'il ne me passe à trépas. Il me poursuivit en courant, en me mordant sauvagement les mollets. Constatant qu'il était inutile de vouloir le tuer magiquement malgré mes tentatives, je fus obligé de l'attaquer avec mon épée. Alors qu'il sauta sur moi pour me mordre la gorge, j'eus tout juste le temps d'interposer mon épée sur sa trajectoire, et d'appuyer mon coude contre le mur pour faire une butée. Il s'empala sur toute la longueur de son corps, ma lame le transperçant de la gorge à la queue. Il se contorsionna de tout son long, dans d'ultimes soubresauts, qui m'obligèrent à lâcher mon épée, tant ses mouvements étaient brutaux et vifs, et il mourut enfin.
J'essaye de soigner tant bien que mal mes mollets blessés, en couvrant les plaies avec le tissu de ma robe, pour faire office de compresse. Je m'endormis à nouveau, dans une nuit sans rêve.
Les jours qui suivirent, le sort d'asservissement s'avérant complètement inopérant, j'étais obligé de lancer des sorts de peur pour éloigner les démons et pouvoir là encore m'enfuir pour rester sauf, en espérant qu'ils ne me retrouvent pas. Je les effrayais, et suivant la direction qu'ils prenaient, je réagissais en fonction : soit je restais dans ma cachette s'ils la quittaient, soit c'est moi qui descendais la pente si leurs peurs les bloquaient contre les parois. Mais à la fin, mes tentatives d'effroi échouant eux elles constamment, il ne me restait plus que ma pierre d'âme pour m'auto ressusciter, les démons me tuant systématiquement. C'était l'horreur absolue.
Puis vient l'hiver, mais ce ne furent que les nuits déjà froides qui baissèrent en température, la chaleur des journées restant écrasantes. Une de ces nuits glacées, ce fut un diablotin qui apparut. Je reconnus là mon propre diablotin, Paguri, celui que j'avais réussi à asservir et dompter il y a fort longtemps, et il se retrouvait face à moi maintenant, en adversaire plutôt qu'en serviteur. Voulait-il me faire payer ma longue domination sur lui? Je ne le sus, mais il m'attaqua lui aussi comme les autres. Le problème majeur était qu'avec son sort de changement de phase, il était quasi invulnérable : il n'était dans ma dimension que le temps de lancer ses sorts pendant une fraction de temps très courte, et dès qu'il avait terminé, il changeait à nouveau de dimension pour s'immuniser contre mes attaques, aussi bien magiques que physiques. Ne voyant aucun moyen ni de le tuer, ni de l'asservir, ni de le bannir, je fus contraint de fuir. Je dévalai la pente assez abrupte de la cachette, dans la hâte je perdis l'équilibre, et je tombai en roulant sur moi-même. Je me cassai au passage un bras, et sous la douleur je crie :
Le diablotin était resté en haut, ses petites mains rougeoyantes, indiquant que ses sorts étaient prêts à être lancés. Il me regardait, avec ses petits yeux rouges incandescents, et semblait attendre. Alors, dans un mélange de rage et de désespoir, je le provoquais en hurlant :
- VAS-Y !... VIENS M ACHEVER !... PUISQUE C'EST CA QUE TU VEUX !...
Il continuait de me regarder, comme pour me narguer, ou plutôt comme le prédateur qui se réjouit à l'avance de la mort de sa future proie. Le silence qui suivit mes cris m'écrasait de la froideur du désert ; même les loups se taisaient, même les loups se terraient, effrayés par les démons qui se succédaient nuit après nuit. Réduit à sa merci, j'attendais mon sort, ma mise à mort. Qu'attendait-il? Et pourtant, Paguri ne m'attaqua pas, sans que je ne sus pourquoi. Il descendit la pente en sautillant d'une pierre à l'autre, arriva à ma hauteur, et passa son chemin pour aller je ne sais où.
Qu'y avait il de plus effrayant que de ne pas savoir qui me faisait subir tout ça et pourquoi ? Je subissais la peur de l'inconnu, à priori la pire de toutes les peurs, car je ne savais pas ce qui attendait le sort de mon âme après mon trépas. Mais à cela se rajoutait l'angoisse de mourir chaque nuit. L'identité de mon possesseur passait progressivement en arrière plan, et c'est la peur de mourir contre les démons au jour le jour qui prenait le dessus. Mais après réflexion, je compris que dans les deux cas la peur de l'inconnu était la constante commune aux deux peurs.
Quoi qu'il en soit, j'avais beau être dans un état de souffrance extrême, je ne comptais pas me laisser faire, ni me laisser abattre tant qu'il me resterait un souffle de vie. Même si j'étais probablement condamné, je comptais poser le plus de problèmes possibles à mon possesseur en contrecarrant ces projets, quel que fussent ses desseins. Et c'était aussi pour me venger de ce qu'il me faisait endurer. J'essayais de faire abstraction de ma condition d'esclave maudit, en gardant à l'esprit ce qu'il me restait comme seule liberté, celle de m'opposer autant que possible à mon possesseur, et de rester en vie, en renvoyant les démons dans le néant distordu ou en les tuant. Quoi qu'en y réfléchissant à deux fois, j'aboutissais à un autre problème encore plus épineux : si je restais en vie, je contribuais aux volontés de mon possesseur, qui voulait apparemment me faire invoquer le plus grand nombre possible de démons, tandis que si je mourrais, il m'aurait vaincu.
Quelle était la meilleure manière de m'opposer à lui? Devais-je me sacrifier, par exemple en me suicidant, ou devais-je penser à ma survie? Ne sachant pas quelle était la meilleure décision à prendre, je décidais de penser d'abord à moi, et donc de rester vivant le plus longtemps possible, même si cela confortait les volontés de mon possesseur.
Puis vint le printemps, sans sa douceur tant recherchée par les habitants des régions tempérées. C'est alors, que du fond de ma tourmente, je fis un pacte avec moi-même : je jurais que si je réchappais à cette épouvantable histoire, je chercherais à découvrir l'identité de mon possesseur, et que je le pourchasserais, jusque dans les tréfonds de l'enfer, ou même dans un autre monde s'il le fallait. Cela me permit de garder un peu d'espoir, et surtout me donner la force de résister le plus longtemps possible face à la mort qui m'attendait, même si cela faisait le jeu de mon possesseur.
Après plusieurs mois de luttes quotidiennes, mes sorts d'asservissement et d'effroi échouant, ma vie ne tenait alors plus qu'à un fil : entre deux invocations forcées je parvenais à poser une pierre d'âme sur moi, terrorisé à l'idée que les possessions reprennent avant que de n'avoir pu achever de la créer, et de l'activer pour me préserver. Les démons se moquaient totalement que je perdisse la vie, il y avait sûrement beaucoup d'autres démonistes susceptibles d'être victimes de ces forces obscures pour me remplacer dans leurs maléfiques desseins. Mais pourtant mon instinct de survie était viscéral. Il était plus fort que la conscience de leur expansion, me souciant plus du maintien de ma vie que de ce qu'ils projetaient.
Plus le temps passait, et plus j'invoquais des démons qui s'implantaient en Azeroth, à un rythme sans cesse plus élevé. Le nombre d'invocations doublait, triplait, et même plus avec le temps. Au bout de plusieurs mois, j'estimais le nombre de démons ainsi téléportés à plusieurs centaines, formant des légions entières.
Ainsi les démons se faisaient une joie d'implanter leurs âmes sur ces territoires nouveaux pour eux, profitant de cette manne de liberté pour semer progressivement la terreur dans la région. La nouvelle de cette contagion devait surement commencer à faire sa place dans les conversations des quelques habitants du désert. Du moins je le supposais, ne voyant jamais personne, à part Servo, le petit robot, qui s'ingéniait à me maintenir isolé. Leur finalité était elle l'invasion d'Azeroth par ce biais? Qui aurait su le dire?...
Mais hélas, lors d'une de ces nuits maudites, j'étais dans un état de délabrement psychique tel que je n'eu pas le temps de réactiver ma pierre d'âme, et une autre de mes nombreuses invocation forcée reprit. Ce fut un gangregarde qui apparut, démon à la forme et à la taille humanoïde, et c'est lui qui mit fin à mes tourments, en me tranchant la tête d'un coup de hache bien net et précis. Ma pauvre caboche tomba par terre, suivie de mes deux genoux, puis enfin de mon torse, qui s'effondra dans un nuage de poussière ocre, en faisant un bruit sourd et mat.
Ce fut ma fin. Ma cachette rocheuse étant quasi inaccessible et inconnue de tous, aucun magicien ne pourrait me retrouver pour me ramener à la vie. Personne ne savait où j'étais. J'allais devenir un repas délicieux pour les charognards du désert des Terres ingrates, mais avant, Servo vint danser autour de mon cadavre, pour célébrer ma mort, et se réjouir de son travail bien fait...