Chapitre 100 : C'est petit, ça !
- Vous voyez pas que je suis occupé, là ? Vous voulez quoi ?
Vimaire sentit son sang se retourner dans ses veines.
Globalement, la journée avait été passablement pourrie. Il avait dû supporter le numéro comique des trois débiles, puis il avait été obligé de se taper la route - à pieds ! - jusqu'à Kharanos, village de Nains non desservi par les wivernes de la Horde, puis ensuite négocier avec les gardes locaux pour ne pas se faire hâcher, et maintenant CA !
Alors là, franchement, ça n'était VRAIMENT pas le moment de l'emmerder !
Le puissant Tauren attrapa le petit Gnome par le col et le souleva à hauteur d'yeux, la hache dans l'autre main qu'il lui brandit devant le nez.
- Vous disiez ?
- *glapissement*
- Je viens pour affaire, alors on obtempère. Vu ?
- Eh ! J'ai un démon, moi !
- (voix caverneuse) Un démon ? Ahhh !
Les deux protagonistes tournèrent leur regard vers le Marcheur du Vide accompagnant le Démoniste Gnome. Celui-ci les regardait l'un après l'autre d'un air apeuré et tremblant.
- (voix caverneuse) Protégez-moi, Maître ! Je ne veux pas aller en Enfer !
Vimaire et le Gnome se regardèrent à nouveau. Le Tauren leva un sourcil et le Gnome soupira.
- Il débute... Mais sinon il est bien, hein...
- Je vois ça...
- A part ça, vous vouliez quoi en fait ?
Vimaire resta quelques secondes silencieux. Puis il lâcha le Gnome qui tomba par terre brutalement - "Aï-euh !" - prit une profonde inspiration, passa une main sur sa nuque raide et revint à son affaire.
- Vous êtes Fizzban, Démoniste Gnome ?
- Ben oui. Vous ne me reconnaissez pas ?
- Je suis sensé ?
- Alors ça, je n'y crois pas ! C'est moi ! Fizzban ! Le Gnome le plus célèbre d'Azeroth !
- ...
- Celui qui a tué la Belette de Dun Morogh !
- ...
- L'héritier de Riquiqui le Tueur de Lapins ! Lui, vous devez FORCEMENT le connaître !
- Effectivement, j'ai entendu parler de lui. Chez les Taurens, on l'appellait "le p'tit con".
- Mais non !
- Mais si.
- Mais... bref, ben moi, je suis son héritier. J'ai repris la suite quand il a été... enfin, vous connaissez l'histoire...
Fizzban réprima un frisson tandis que son regard se perdait dans le vague.
Vimaire se retint de l'attraper à nouveau pour le secouer. Ces Gnomes et leur Riquiqui ! Tout ça parce qu'il avait massacré plusieurs centaines de lapins ! Enfin, on a les héros qu'on mérite...
Et puis, les trois abrutis avaient été clairs : moins de violence. Sinon... Sinon quoi ? Exactement !
- Je m'en fiche. Je suis envoyé par la Confrérie des Collecteurs.
- La ?
- Confrérie des Collecteurs.
- ... Non, ça ne me dit rien. C'est un genre de secte ?
- Non. Nous sommes les impôts. Mais en pire.
- Les ?
- Impôts.
- ... Non plus. Désolé.
- Vous nous donnez une part de vos revenus, et en échange, on entretien les infrastructures, on paye les soldats, etc.
- Ca a l'air bien, dites-donc. Et ça existe depuis longtemps ?
- En fait, nous existons depuis toujours.
- Ah, c'est bien, c'est bien...
- Donc, on m'a chargé de régler avec vous vos versements en retard.
- Ah, bien, bien...
- Donc, vos versements... ?
- Désolé, mais ça ne m'intéresse pas.
- Pardon ?
- Votre truc a l'air super, et tout, mais en fait, j'ai d'autres trucs de prévus, alors désolé.
- "Désolé" ?
- Oui. Mais peut-être que plus tard... Vous avez une brochure ? Je pourrais regarder ça à tête reposée.
Vimaire resta silencieux quelques secondes interminables, tout en foudroyant du regard le Gnome qui eut l'honnéteté de prendre un air gêné.
- Bon, d'accord... Ca valait la peine d'essayer...
- Non.
- On peut s'arranger pour le paiement ? J'attends justement une grosse rentrée d'argent...
- Il s'agit d'or, en fait. De beaucoup d'or.
Vimaire sortit d'une poche un petit dossier qu'il ouvrit soigneusement. Il feuilleta les documents qui s'y trouvaient et en retira une simple feuille qu'il relit tranquillement, avant de lancer un regard acéré au Gnome qui se tortilla.
Puis Vimaire poussa un long sifflement.
Fizzban déglutit.
- Une sacrée somme, dites-donc. Je sais que vous n'êtes plus tout jeune, mais quand même... Vous n'avez pas été mort pendant un temps ?
- Euh... non. Enfin, presque...
Vimaire leva un sourcil étonné.
- En fait, quand j'étais jeune, il m'est arrivé... un genre d'accident.
- Un "genre d'accident" ?
- Euh... Oui. Je suis ingénieur, et j'ai voulu créer une machine pour faire des glaces, ça s'appelait le Fizzbanaire, et... hum...
- Oui ?
- Une erreur de connection. Je suis resté congelé quelques années... Heureusement que mes chats n'arrétaient pas de pisser sur la glace, ça a fini par la faire fondre...
Vimaire resta silencieux devant le Gnome extrémement gêné. Puis il regarda à nouveau sa feuille et la lui tendit sans un mot. Fizzban la prit en tremblant légèrement, ferma les yeux quelques secondes, puis les réouvrit et regarda la feuille.
- Oh.
- A régler avant 30 jours.
- Ah. Ca fait beaucoup.
- Oui. 5.000 PO.
- On peut régler en plusieurs fois ?
- Sur quel délai ?
- Euh... 10 PA maintenant, la même somme tous les mois ? Euh... enfin, pas les premiers mois, disons... à partir de l'année prochaine ?
Vimaire resta silencieux.
- Euh... Ca fait beaucoup, vous savez...
- Il fallait payer vos impôts. Surtout durant la période surlignée sur la feuille, à l'époque de la guerre.
- C'est-à-dire, c'est justement à ce moment-là que j'ai eu... hum... mon "accident".
- Ce n'est pas mon problème. 5.100 PO, voilà mon problème.
- C'était 5.000 tout à l'heure !
- Les intérêts continuent de courir.
- Mais c'est dégueulasse !
- C'est la loi.
Fizzban baissa à nouveau son regard chagriné sur la feuille dans sa main. Vimaire en profita pour lever le visage vers le ciel en fermant les yeux. Quel moment de bonheur... Voilà ce qu'il aimait, dans son travail : voir les contribuables angoisser devant lui. Et pas courir comme un clébard derrière un foutu Mort-Vivant ! Finalement, même s'il perdait du temps, cette histoire allait lui faire du bien au moral.
- Euh...
- Oui ?
- J'ai peut-être un moyen de vous payer les 5.100...
- 5.200.
- Euh... enfin, ce que je dois... J'ai monté un petit commerce de vente d'écureuils mécaniques. Le marché est en plein boum en ce moment, et je suis sur un projet de dragon mécanique grandeur nature qui, ma foi, devrait faire un malheur. Mais j'ai besoin d'un peu de temps...
- Vous en avez eu plus que nécessaire.
- Peut-être que si je vous offrais un écureuil...
- Tentative de corruption ?
- Non ! Juste une avance, en nature, voyez...
Vimaire réfléchit. Le Gnome était toujours aussi pâle et mal à l'aise, se trémoussant sous le regard dur du Tauren.
Un écureuil mécanique... Foutaise. Mais d'un autre côté, avec ces histoires de hauts-faits, tous les aventuriers d'Azeroth se battaient pour des familiers. Il s'en était rendu compte quand on lui avait proposé de lui racheter son perroquet vingt fois en une heure à Orgrimmar.
Et puis, il y avait les consignes des trois crétins. Faire preuve de doigté et de souplesse, surtout avec les contribuables de l'Alliance. Tout ça soi-disant pour "ménager l'avenir"... Il avait bien choisi son moment pour revenir, ce foutu Roi-Liche !
Vimaire grommela, faisant s'illuminer d'espoir le visage de Fizzban.
- Vous les vendez combien, vos écureuils ?
- 50PO ! Et il y a des crétins pour acheter ! J'ai un stock d'avance, des composants, un stand à Hurlevent... Je vous en donne dix d'avance...
- Vingt.
- QUOI ! Jamais... euh... D'accord, vingt. Topez-là !
Fizzban cracha dans sa paume et la tendit au Tauren qui se contenta de lui serrer le bout des doigts.
- Vous m'envoyez les écureuils par courrier. J'ai un autre contribuable à récupérer.
Vimaire prit une profonde respiration et sortit une carte de son manteau pour repérer le plus court chemin vers Orgrimmar.
- Espérons que Llégion...
- QUOI !!!
Loin de là, Moustaches frissonna. Un nouvel élément dans le jeu. De quoi le rendre encore plus intéressant...
Puis le rat éternua.
***
Chapitre 101 : Le plus grand fan
Le rugissement du Gnome ébranla les maisons de Kharanos et fit fuir les quelques loups trainant aux alentours dans l'espoir d'un ragout de Gnome.
Fizzban agrippa le devant la veste du Tauren et le força à se baisser à sa hauteur.
- QUEL NOM VOUS AVEZ DIT ???!!!
- Non mais...
- QUEL-NOM-VOUS-A-VEZ-DIT ???!!!
- Euh... Llé... Llégion.
Fizzban lâcha la veste de Vimaire et resta quelques instants silencieux, les yeux dans le vague - bien qu'injectés de sang.
- Llégion... Alors il est vivant...
Puis un sourire cruel - enfin, aussi cruel que puisse paraitre un sourire cruel sur un Gnome - apparut sur son visage.
- Enfin...
Fizzban éclata soudain d'un rire sadique tout en levant les poings vers le ciel.
- Llégion ! LLEGION ! Tremble dans ton slip car je suis revenu ! Et je ne suis PAS-CONTENT !!!
Vimaire leva un sourcil.
- "Tremble dans ton slip" ?
- Oui, bon, ça va, j'ai pas eu le temps de fignoler ce passage-là. Je croyais qu'il était mort, alors j'avais laissé tomber.
- Il vous a fait quoi, sans indiscrétion ?
- Ce qu'il m'a fait ? CE QU'IL M'A FAIT ???!!!
- ...
- Il m'a... il m'a... il m'a rejeté ! Moi ! Son plus grand fan ! Je... Il n'avait pas le droit ! Pas le droit !
- Son plus grand fan ? Un minable pareil ?
- Hein ? Quoi ? Non ! Llégion était le plus grand ! Le meilleur ! Le plus maléfique ! Le plus...
- Je crois que j'ai compris...
- Et moi, je voulais juste devenir son bras droit...
La voix du Gnome s'était faite geignarde.
- Je l'aurais aidé à conquérir le monde... J'aurais tenu son bâton quand il aurait déchainé ses malédictions sur ses ennemis... J'aurais lavé ses robes... J'aurais fait le ménage, même... Uniquement pour être à ses côtés... Le plus puissant Sorcier de l'univers... Le plus puissant... Mais il... Mais il...
Fizzban s'était mis à sangloter.
- Il m'a invité chez lui... Il m'a installé dans son petit salon - celui des hôtes de marque, avec la feutrine sur les sièges et les poignées de porte en argent... Même qu'il avait l'Epée des Mille Vérités ! Vous vous rendez compte ! Puis il m'a dit qu'il allait reve... revenir... Mais il... Mais il...
Vimaire, fasciné, tendit à Fizzban un mouchoir dans lequel le Gnome se moucha bruyamment avant de le lui rendre. Vimaire le prit du bout des doigts, resta le regarder quelques secondes, puis jeta loin de lui le bout de tissu imbibé.
- Il m'a... Il m'a trahi ! Trahi ! Un sort de téléportation ! Depuis quand les Démonistes font-ils de la téléportation ?! Mais il était le plus grand... Son plus grand fan, j'étais, son plus grand...
- Et vous êtes arrivé où ?
- La jungle... Ce salopard m'a envoyé dans une jungle !! Moi qui ai les bronches si fragiles... Cinq ans que j'ai mis pour en sortir... Salaud ! Les choses que j'ai dû faire avec les Trolls... Cinq ans... Son plus grand fan...
Un long silence pesant s'en suivit, à peine entrecoupé des reniflements du Gnome.
- Vous devez confondre avec un autre Llégion. Le mien est un minable. Il dit qu'il veut conquérir le monde, mais il n'est même pas capable de tenir ses démons...
- Il a de la famille ?
- Du côté de son frère, un Paladin disparu il y a...
- C'est bien lui. Le plus parfait des Paladins, et le plus puissant des Sorciers. Deux frères condamnés à s'affronter. Un destin contrecarré par une longue quête tragique.
Vimaire fronça les sourcils.
- C'est quoi encore cette histoire ?
- Vous ne savez pas ? C'est vrai, plus personne ne sait. Mais moi, je n'ai jamais oublié... Son plus grand fan...
Fizzban leva la tête vers le Tauren. Celui-ci sentit un frisson passer sur son échine en croisant le regard terriblement grave du Gnome.
Puis Fizzban sembla avoir pris une décision.
- Vous voulez l'entendre ?
- Entendre quoi ?
- Leur histoire. Celle du plus parfait des Paladins. D'une belle. Et d'un dragon.
Cela commencera comme une farce. Mais ne vous laissez pas abuser.
Ceci n'est pas une histoire amusante.
Mais entendez-la. Car elle mérite d'être contée.
L'histoire de ce qui aurait dû être, et qui ne fut pas…
***
Chapitre 102 : Il était une fois
Cela commence comme une histoire ordinaire, comme il y en a tant en Azeroth.
Donc : il était une fois…
Il était une fois un jeune Paladin. Enthousiaste, courageux et pieux. Cinq fois de suite lauréat du prix Interalliance de la Pureté et de la Valeur, catégorie Lumière. Capitaine de l'équipe Paladine universitaire de "Le mur ou ma tête", et quatre fois vainqueur du championnat royal contre la fameuse équipe des Guerriers "Là-un-truc-chargez !" (y'a pas que les Paladins qui ont du mal…).
Oui, je sais. Ca fait pitié. Mais que voulez-vous… Il faut de tout pour faire un monde.
Bref, un boulet de première. Mais gentil.
Un Paladin, quoi.
Ce jeune Paladin avait suivi sa formation avec l'enthousiasme, le courage et la piété de tout jeune Paladin de l'Alliance. Et il avait été reçu avec mention, parce qu'il était un Paladin enthousiaste, courageux et pieux.
Pour les autres Paladin, c'était le top en matière de Paladinat.
La référence absolue.
Le modèle à suivre.
Le must.
THE Paladin.
Pour un individu ordinaire, ça restait quand même un boulet...
Ce jeune Paladin était aussi, faut-il le préciser, beau comme un Dieu. Forcément. Quand on vous dit qu'il n'y a pas de justice… Même chez les Paladins…
Il arriva donc ce qui devait arriver : il tomba amoureux d'une belle jeune femme lors d'un bal donné à Hurlevent. Une prêtresse, gracieuse, élégante et aux cheveux blonds comme les blés.
Aux cheveux blonds, oui…
Cela va vous surprendre – si si - mais la belle jeune femme avait l'intelligence de sa beauté, autant dire qu'elle n'avait pas inventé l'eau froide – ne parlons même pas de l'eau chaude…
En un mot : une cruche.
Elle avait la capacité d'attention d'un Diablotin sous acide, ce qui expliquait son incapacité à penser à quelque chose plus de trois secondes d'affilée.
Vous remarquerez que je n'ai pas dit quelque chose "d'intelligent".
Bref, le couple idéal, dont la perfection faisait l'admiration de tous les Paladins, jamais les derniers pour s'extasier devant la beauté et la grâce.
Les Prêtresses, quant à elles, bavaient toutes devant le jeune Paladin, même celles qui avaient d'autres ambitions que d'épouser un type riche et toujours en vadrouille qui ne rechignerait pas à payer les factures sans poser de questions.
Et elles estimaient bien entendu, parce que la solidarité et la tolérance sont des vertus essentielles pour des Prêtresses de la Lumière, que leur consoeur étaient la plus belle salope de tout Azeroth, vu qu'elle avait réussi à mettre la main sur ce magnifique exemplaire du mâle contemporain.
Ah, les femmes…
Et bizarrement, il se trouva qu'elles n'avaient pas tout à fait tort…
Car il y avait un petit, un léger détail. Oh, trois fois rien, une broutille. La belle était, comment dire... une cruche, oui, on l'a dit. Non, le petit détail, c'est que... bon, on va dire que sa moralité ne correspondait pas tout à fait à sa grâce et à sa beauté.
Bon d'accord. Elle couchait avec tout ce qui bouge, et pas seulement humain. Ni humanoïde, si on en croit certaines rumeurs persistantes venant du camp des bûcherons de la forêt d'Elwyn.
Oui, vous voyez le genre.
Hum.
Une fille populaire, quoi.
TRES populaire.
Il va de soi que notre jeune Paladin, enthousiaste, courageux et pieux, je vous le rappelle, connaissait aussi bien la vie, je veux dire la VRAIE vie, que, disons... une planche de bois sur le toit d'une léproserie.
Et encore, pour la planche, je ne suis pas vraiment sûr... en fait, on ne sait pas vraiment ce qui se passe dans une léproserie, non ? Quelqu’un est déjà allé voir ?
Bref, un boulet + une cruche, ça pouvait donner un beau mariage. Affligeant, certes, mais beau.
Par contre, un boulet + une cruche à la jambe légère (on va dire comme ça)... ben... ça promettait une nuit de noce assez folklorique, déjà !
Le mariage du Paladin et de sa belle fut très vite l'évènement majeur de tout Azeroth. Non seulement tout ce que Hurlevent comptait d'aventuriers et de notables, mais aussi des délégations venues exprès de la lointaine Darnassus, avaient programmé un déplacement à la cathédrale de la capitale des Humains pour assister au mariage.
Et se payer la plus belle tranche de rigolade depuis un siècle, parce que la guerre, c'est marrant, mais ça... ça valait le coup de faire une trêve avec les Hordeux et même de leur abandonner quelques champs de bataille.
D'ailleurs, c'est étrange, mais un certain nombre de Hordeux, ayant en commun d'être tous vétérans de raids sur Hurlevent, avaient prévu d'attaquer la ville PILE ce jour-là.
Et pas pour le butin ou pour massacrer quelques gardes. La plupart n'avaient même pas pris la peine d'emporter leurs armes et leurs armures.
Hum.
TRES TRES populaire, on vous dit.
***
Chapitre 103 : Le vol du dragon
Mais notre jeune Paladin avait un frère cadet. Un Sorcier. Un garçon gentil, sympathique et serviable, qui avait choisi la voie de la sorcellerie pour apporter paix et prospérité aux peuples d'Azeroth.
Pas de la même façon que son frère, néanmoins. Pour ce jeune homme, un tel but altruiste nécessitait la conquête du monde et la soumission de toute vie à sa volonté.
Et puis, s'il lui restait un peu de temps libre à la fin, il n'était pas contre l'idée d'un petit génocide ou deux, pour la gourmandise.
Vous ne serez pas surpris si je vous dis que ce jeune homme économisait pour s'acheter un repaire maléfique, et qu'il s'entraînait chaque jour à lancer son rire malfaisant.
Bref, un sale type.
Les deux frères avaient au moins une chose en commun : le sentiment d'avoir un Destin (avec une majuscule). Et ce Destin passait fatalement par leur affrontement.
En attendant ce jour, le cadet continuait à travailler son rire malfaisant, et l'aîné assumait avec modestie – parce qu'en plus d'être parfait, ce Paladin était modeste – ses devoirs de défenseur de la Lumière.
Néanmoins, le cadet n'approuvait pas franchement l'union de son aîné avec cette pét... cette sal... cette put... RHAAA !!! cette fille très populaire. Même si lui ne prenait pas l'air gêné de circonstance quand il parlait avec ses confrères des frasques de la belle, vu que tout le monde la connaissait.
Un peu.
Beaucoup.
Enfin...
Bon d'accord, il faut dire qu'il pleuvait, et puis y'avait un feu dans la cheminée, bref... Mais bon, ça n'était arrivé qu'une fois. Deux à tout casser. Pas plus de trois en tout cas. Quatre maxi. De toutes façons, au bout de la dixième, on arrête de compter...
Il avait bien essayé de prévenir son frère, mais celui-ci était un parfait Paladin. Et amoureux, en plus. Donc, un abruti au stade terminal, avec sourire béat et gouzi-gouzi de circonstance.
Mais il était dit qu'il y avait un dieu pour les abrutis. Pervers et tordu, certes, mais un dieu. Probablement le même qui leur évite de se faire tuer tous les trois pas à cause de leur sourire niais ou en voulant jouer au jeu du "le mur ou ma tête" - en les dotant notamment d'un physique à faire rougir de honte un barbare de Cimmérie ainsi qu'une capacité de résistance aux coups digne d'un Wil Coyote.
A la grande déception des invités et des Hordeux qui s'étaient tranquillement installés dans un coin de la cathédrale et avaient déjà attaqué le buffet – et aussi quelques gardes, histoire de ne pas perdre la main... - le mariage fut annulé.
Pourquoi ?
La belle fut enlevée par un dragon.
Sur le coup, tout le monde se dit que, décidément, cette fille avait VRAIMENT l'art de se rendre populaire. Même si un dragon... Les esprits les plus imaginatifs avaient du mal à imaginer la scène.
Un dragon... quand même...
Il y eut immédiatement un mouvement spontané pour porter assistance au jeune Paladin qui, bien évidemment, avait fait voeu de secourir sa belle de l'infâââme créature. Il fut quand même surpris de se retrouver avec un bon millier de volontaires, dont un certain nombre de bestioles diverses ayant la décence de regarder ailleurs d'un air gêné. Un tic très répandu ce jour-là.
Ainsi que, ô surprise, tout une délégation de Hordeux qui "passaient par hasard dans la région en se rendant à Orgrimmar - on était en plein milieu de la forêt d'Elwyn, je le rappelle - et étaient prêts à aider le jeune puc... le jeune Paladin à sauver sa belle", et qui s'était jointe au raid de leurs collègues précédemment évoqué.
Les gardes faisaient juste un peu la gueule à cause de la manie des Hordeux de s'essuyer les bottes sur leurs cadavres, mais dans l'ensemble, tout le monde montrait un formidable enthousiasme pour l'aventure à venir.
Ah oui, j'ai failli oublier. Oui, vous avez bien deviné. Ils regardaient tous leurs pieds d'un air quelque peu gêné.
Vraiment vraiment très très populaire. Vraiment.
Notre jeune Paladin était fou de joie à la vue de cette magnifique armée – malgré le tic dont ils étaient tous affligés, celui du regard quand il leur souriait d'un air ravi.
"Ravi", dans tous les sens du terme. C'est toujours notre jeune Paladin amoureux, n'oubliez pas.
L'armée ne dura que 4 minutes. Le temps que les compagnes, épouses, fiancées, mères, etc. de nos valeureux volontaires n'apprennent la nouvelle et se ruent sur leurs compagnons, époux, fiancés, fils, etc. pour leur rappeler que les conneries, ça va bien 5 minutes, et que si l'autre abruti veut récupérer sa garce de salope, il n'a qu'à se débrouiller tout seul.
Et tu rentres tout de suite à la maison ! Sans discuter ! Et tu en profiteras pour sortir les poubelles !
Notre jeune Paladin se retrouva donc subitement seul, avec quand même son jeune frère qui le regardait d'un air affligé et triste. Car comment voulez-vous conquérir le monde et imposer votre volonté à toute vie si votre aîné est affligé d'une bêtise crasse et a la fâcheuse tendance de foncer dans le tas en hurlant d'un air extatique "Pour la Lumière, espèce de sale méchant !" (depuis la dernière réforme du Ministère de la Lumière, les cris de guerre étaient soumis à la loi contre les propos discriminatoires).
Le fait que sa belle soit une "folle du cul", pour reprendre les termes élégants du Sorcier, et qu'elle se soit enfuie avec un dragon, ne pouvait que nuire à la réputation du futur Maître d'Azeroth.
On ne choisit pas sa famille, mais quand même…
Et dans le même temps, le jeune Paladin commençait à se demander si, éventuellement, peut-être, tout ceci ne cachait pas quelque affaire louche dont sa belle serait à l'origine.
Car il arrive aux Paladins, parfois, de réfléchir. Si si, j'vous jure ! Ca prend du temps, ça n'a rien de brillant ni de fulgurant, mais ça arrive.
Et notre jeune Paladin commençait à expérimenter cette situation des plus nouvelle pour lui : utiliser sa tête autrement que pour le jeu du "Le mur ou ma tête".
Notre Paladin partit donc en quête de sa belle et du dragon, accompagné de son frère qui n'avait pas voulu l'abandonner dans cette difficile affaire.
Et puis en plus, il était resté bloqué toute une journée devant un arbre en se demandant par quel côté le contourner tout en restant fidèle à son serment à la Lumière.
Oui, effectivement, à ce point-là, on ne l'avait quand même jamais vu. THE Paladin, on vous dit.
***
Chapitre 104 : On vous avait bien dit que ce n'était pas drôle !
Le jeune Paladin traversa beaucoup de régions. Il voyagea dans tout Azeroth, explora systématiquement tous les donjons, participa à toutes les batailles.
Il rencontrait toujours des gens connaissant sa belle. Et regardant leurs pieds d'un air gêné.
La quête dura longtemps. De très longues années. Le Paladin cessa d'être jeune, son visage commença à se rider, ses cheveux blanchirent, mais toujours il cherchait.
Son sourire niais avait disparu. Son enthousiasme avait fondu. Sa piété... il n'en parlait plus. Son courage était toujours là, mais il ne consistait plus à charger l'ennemi en hurlant. Il était devenu dur, méthodique, froid... et silencieux.
Et toujours ces mêmes regards gênés, toujours cette même absence d'indice.
Et ce doute qui s'était mué en quelque chose de froid et de dur en son coeur.
Puis un jour le Paladin trouva. Un antre sombre perdu au milieu de nulle part. Un village soumis à la volonté d'un monstre ailé. Et un paysan accompagné de ses deux enfants.
Qui baissa le regard d'un air gêné quand il posa sa question.
Lui aussi.
La suite, le Paladin ne souvient plus très bien. Il se souvient distinctement d'avoir attrapé les cheveux du paysan et de lui avoir soulevé la tête de force. De l'avoir regardé dans les yeux. De lui avoir enfoncé son épée dans la gorge.
Le sang qui gicle sur son armure.
Il se souvient du hurlement des enfants, qui s'interrompt brutalement dans un bruit d'acier.
L'épée qui se lève et s'abat. Sans s'arrêter. Sans faiblesse. Sans pitié. Des cris. Des suppliques. Des pleurs. Du sang. Des cadavres.
Et le silence qui s'abat soudain sur le village. Les corps partout. Hommes, femmes, vieillards, enfants. Hommes et bêtes.
Morts.
Sans exception.
Puis le Paladin pénétra dans l'antre.
Son frère était là. En tant que Sorcier, il en avait plus vu que n'importe qui en ce monde. Il était horrifié, mais tout ceci était tellement... logique. Tellement évident. Tellement inévitable.
Il le suivit dans l'antre du monstre ailé.
Le dragon était là. Il plongea son regard dans celui du Paladin. Pour la première fois depuis toutes ces longues années, une créature vivante le regardait en face, dans les yeux.
Le monstre ne dit rien. Et ne bougea pas. Le Paladin posa une question, une seule, la même qu'il posait depuis si longtemps :
- Où est ma belle ?
Le dragon répondit. Peut-être souriait-il. Difficile à dire.
- Un humain est venu. Un jeune Paladin. Enthousiaste, courageux et pieux. Il m'a affronté et vaincu. Il est parti avec la femme. Je crois savoir qu'ils se sont mariés. A Hurlevent. C'était il y a… longtemps.
Oui. Tellement logique. Tellement évident. Tellement inévitable.
Le Paladin regarda son frère. Longuement. Ses épaules étaient basses. Son regard las. Ce qui était froid et dur dans son cœur avait disparu, et il n'y avait plus rien.
Il ne dit rien. Il n'y avait rien à dire, et les paroles n'étaient plus nécessaires depuis longtemps entre eux. Il se contenta de graver dans sa mémoire le visage de celui qui ne l'avait jamais abandonné.
Son frère.
Son ennemi.
Puis il tourna les talons, et s'en fut.
Vers Hurlevent.
Vers sa belle.
Personne ne l'arrêta malgré le sang sur son armure. Le sang des innocents. Quelque chose en lui faisait reculer les plus valeureux. Comme un vide abyssal que rien ne pouvait combler.
…
Hurlevent. Capitale des Hommes.
Le dragon avait dit vrai. La belle était mariée et mère de famille.
Ou plutôt, avait été.
Toute la ville en parlait. Un drame affreux avait eu lieu. Un incendie avait détruit sa maison. Tous les membres de sa famille avaient péri, brûlés vifs. Elle-même avait survécu, mais son corps autrefois si parfait était atrocement mutilé.
Ce drame s'était produit au moment même où un monstre ailé parlait à un Paladin, loin de là, près d'un village rempli de cadavres.
Loin, très loin de là...
Tellement logique. Tellement évident. Tellement inévitable.
…
Le temps a encore passé. De longues années. Des guerres. Des batailles. De l'héroïsme et de la veulerie. Azeroth continua de vivre et les héros de se couvrir de gloire et de mourir.
Chaque semaine, sans aucune exception, un homme sans nom et sans passé vient voir celle qui autrefois fut belle et désirée, et qui n’est plus qu’une ombre solitaire. Dans cette demeure si vide, il lui tient la main, délicatement.
Je ne saurais vous dire s’ils parlent. Personne à Hurlevent ne vient plus voir cette femme mutilée. Sauf cet homme sans nom et sans passé, chaque semaine.
La femme est morte, dernièrement. Son enterrement fut décevant. Le soleil lui-même n'eut pas la décence de se cacher derrière la pluie.
La journée était belle et agréable, et dans le cimetière d'Elwyn, un homme sans nom et sans passé, entouré d'un Sorcier au regard dur et d'un prêtre peu inspiré, enterrait une femme mutilée qui autrefois fut belle et désirée.
***
Chapitre 105 : Révélations et compréhension
Vimayre resta silencieux. Il digérait l'histoire - une histoire qu'il connaissait, il s'en souvenait maintenant, mais qu'il avait oublié.
Etrange...
Fizzban soupira.
- J'étais gosse à l'époque. J'étais le plus grand fan de Llégion, vous savez. Il y avait ceux qui admiraient le Paladin - des crétins, comme leur idole - et ceux qui voulaient suivre le Sorcier - comme moi. Mais Llégion disait qu'il travaillait seul. Et puis, quand le crétin a rencontré l'autre salope... tout est parti en vrille. Ils ont disparu, nous, on s'est tous dispersés, et quand ils sont réapparus, tout était fini. Je me souviens...
- De quoi ?
- J'étais planqué dans les buissons quand je les ai vu... Leur dernière rencontre... Je voulais faire la peau de ce salopard qui avait osé me rejeter. Moi ! Son plus grand fan ! Lui montrer que j'était devenu plus grand que lui. Sauf que quand j'ai vu l'autre abruti...
Fizzban frissonna.
- Llégion avait la classe, une classe folle. En sa présence, tout le monde baissait la tête, par crainte de provoquer son courroux. Certains disaient que son abruti de frère avait aussi du charisme, mais franchement... C'est sûr que pour entraîner des pigeons à foncer dans le tas en hurlant, il était bon, mais pour le reste... Un Paladin, quoi ! Mais là... J'ai eu la trouille en le voyant. Comme... Comme une sorte de grand vide effroyable...
Fizzban frissonna à nouveau, les yeux perdus dans ses souvenirs.
- Oui, je me souviens de leur dernière rencontre, au cimetière d'Elwyn... Deux frères autour d'une tombe...
Vimaire restait silencieux, alors que Fizzban était perdu dans ses souvenirs. Il réfléchissait.
A la base, toute cette histoire était simplement pénible, vu la manie de Llégion de changer de continent en permanence, et de se fourrer dans des ennuis dont le Tauren récoltait les conséquences en passant après lui.
Et puis, il avait commencé à entendre parler de sa famille. Edualk était à la hauteur du bonhomme, mais en plus sympathique et sans aucune prétention.
Il avait aussi entendu parler - en mal ! - du père d'Edualk, un certain Arrsène. Vu ce qu'on lui disait du personnage, il rentrait bien dans le cadre général.
Mais ce frère disparu... Et cette histoire...
Vimaire avait profité d'un de ses passages forcés à Fossoyeuse pour fouiller les archives, histoire de glaner des informations. Elles étaient très endommagées, mais il n'avait eu aucun mal à trouver des traces de Llégion.
Beaucoup de factures impayées, de plaintes de voisins, de procès...
En tout point conforme à l'idée qu'il se faisait de lui. Un minable et un emmerdeur.
Puis Vimaire avait essayer de chercher plus loin, surtout après les sous-entendus d'Edualk.
Et là, il avait eu une mauvaise surprise. Aucune trace des jeunes années de Llégion. Il avait fini par se rendre compte que quelqu'un avait systématiquement détruit toute trace existante, grâce à des recoupements avec d'autres archives.
Par chance, Vimaire avait rencontré chez les Réprouvés quelques anciens qui se souvenaient de cette époque. Et qui tous, malheureusement, avaient refusé de parler. Même sous la menace d'un contrôle fiscal.
L'histoire de Fizzban introduisait une nouvelle vision de cette affaire. Un éclairage différent.
Différent... et inquiétant.
Et surtout, terriblement excitant !
Vimayre lança un regard au Gnome qui était toujours perdu dans ses souvenirs.
- Une histoire... intéressante. Et ma foi, fort utile.
Fizzban leva soudain un regard plein d'espoir sur le Tauren.
- Ca veut dire que je pourrais avoir des facilités...
Sa voix s'éteignit lentement sous le poids du regard de Vimayre.
- J'aurais essayé, au moins...
- N'oubliez pas : je veux ces écureuils dans les plus brefs délais. Et bien sûr, le reste de vos dettes à intervalles réguliers - très réguliers. Compris ?
- Ou... Oui. Et Llégion ? J'étais quand même sur le coup avant vous !
- Je m'en occupe. Personnellement.
- Je pourrais au moins regarder ?
Vimayre se baissa lentement jusqu'à ce que son visage se retrouve au niveau de celui du Gnome.
- Et vos dettes ?
- Euh... Ah. Oui. Mais...
- Non.
- Bon. D'accord.
Vimayre tourna les talons et repartit de Kharanos. Llégion devait sûrement avoir encore changé de continent, surtout le temps qu'il revienne à Orgrimmar.
Mais Vimayre était serein. Fizzban lui avait beaucoup appris. Le Conseil de la Confrérie aussi, paradoxalement.
Et il avait le temps. Llégion n'était plus une nuisance, mais un mets de choix. A savourer... lentement.
Mais avant de reprendre sa chasse, Vimayre devait faire une chose, pour faciliter ses voyages.
- Bougre d'imbécile. Si Llégion a pu récupérer un destrier, moi aussi ! Si seulement j'y avais pensé avant...
Loin de là, Moustaches poussa un soupir de soulagement. Finalement, tout s'était bien passé. Son plan continuait. Ne restait plus qu'à attendre la suite.
Puis le rat pêta bruyamment.
***