Une femme vient nous chercher peu après. Elle porte des vêtements sales et si usés qu'elle semble les porter depuis avant ma naissance. Les dents que dévoile son sourire sont par contre parfaitement blanches. Bien qu'elle paraisse avoir entre trente et quarante ans, sa démarche est légèrement voûtée.
« Maigan ? demande Tadhg
- Oui. »
Il a deviné juste, il s'agit donc de la louve aperçue un peu plus tôt. Elle nous entraîne dehors auprès d'un feu de camp, et annonce qu'elle va nous apprendre à nous transformer (à volonté, s'entend, et non au gré des circonstances). Pour cela, elle nous fait disposer dos au feu, et nous intime de fermer les yeux et de penser au loup qui est en nous. Je frissonne, n'ayant pas vraiment envie de tenter l'expérience ; Tadhg est réticent aussi, tandis qu'en une vingtaine de secondes, Piitai et Theodore se sont métamorphosés. Nous avons devant nous un magnifique loup arctique, et un loup commun des forêts du Montana.
Maigan s'approche de nous et insiste : « Loups ! ».
« Mais… si je fais encore mal à quelqu'un ? murmure Tadhg
- Louveteau. Je suis là »
Tadhg prend ma main, que je serre, et nous obtempérons. Je m'attendais à un processus douloureux, mais pas vraiment. La sensation est juste… étrange. Un bon point : il fait beaucoup moins froid. De vagues souvenirs de course dans les bois me reviennent.
Maigan reprend sa forme de louve pour communiquer à nouveau avec nous. Elle nous invite notamment à nous intéresser aux odeurs, que nous pouvons presque « voir » sous cette forme. Elle nous suggère d'aller un peu explorer le camp, mais en nous signalant régulièrement.
« Comme ça ? » Tadhg hurle, ce qui semble amuser Maigan, mais elle approuve.
Au bout d'une heure environ, notre instructrice hurle le rassemblement. Nous revenons sagement auprès du feu.
« Maintenant, la forme de Crinos. Attention à ne pas vous énerver, ni laisser la colère vous submerger , sinon, je mords ».
Piitai, Theodore et moi parvenons à nous transformer. Le crinos est une forme humanoïde mais velue, et surtout géante. Je devine que c'est la forme qu'ont adopté mes compagnons lors de leur toute première transformation : tout à fait adapté pour faire un carnage. Cela explique sans doute pourquoi Tadhg est toujours en forme de loup ; j'imagine que son esprit refuse de revivre ça.
Sur l'invitation de Maigan, Theodore et moi testons nos griffes sur un rocher… je n'aurais jamais cru qu'un rocher puisse paraître aussi fragile.
Il va être l'heure de manger, aussi nous reprenons notre forme naturelle. Les garçons sont dépités de voir que leurs vêtements ont été déchirés dans le processus ; tout en m'enveloppant dans ma parka abîmée, j'évite de les regarder. Maigan explique que oui, normalement, on se déshabille avant de se transformer. Je crois qu'il faudra nous habituer à la nudité des un·es et des autres, ce qui ne m'enthousiasme pas vraiment. Nous repassons au baraquement. Tadhg me prête quelques vêtements dans lesquels je flotte largement, mais c'est mieux que des miettes de pyjamas et une parka déchirée.
Nous retournons auprès du feu, et Tadhg se propose de préparer le dîner. Theodore fait remarquer qu'il était étonnamment facile de se transformer ; peut-être que l'éducation fournie par ses parents l'y avait particulièrement bien préparé ?