J'habite dans un studio miteux du quartier d'Everett, avec un loyer à payer à la concierge, Mme Milton, chaque mois. Pas très pratique d'être au troisième étage avec ma patte folle, mais bon je sors rarement. Quand par hasard j'ai besoin de monter des trucs un peu lourds, je peux en général compter sur Alex, le petit-fils de mon voisin de palier Ernie : celui-ci a environ 70 ans, et Alex vient le voir quasiment tous les jours. J'ai juste à anticiper un peu et Ernie me l'envoie à la fin de sa visite. J'aime bien Alex. Tout en lui respire la gentillesse – il me réconcilierait presque avec la gent masculine. Quelque part, il me rappelle Pablo, sauf qu'il est un peu plus jeune que moi.
En parlant de boulot qui ne tombe pas du ciel, je viens de me faire embarquer dans une mission inhabituelle : un type, Nizar, m'a contactée pour faire partie de son équipe pour protéger un banquier (purée c'est vraiment le monde à l'envers). J'ai accepté de le rencontrer, parce qu'il faut bien manger, et nous avons fait connaissance de trois autres gars : Operator, un rigger qui a l'air d'avoir vingt ans, Finn, un elfe avec des talents de chaman, et Nick, un troll qui euh… a l'air de très bien savoir cogner sur une cible qu'on lui désigne ? Le rigger nous a rassemblé dans son van en mode ramassage scolaire, puis on s'est posé·es dans un fast-food pour que Nizar nous explique la mission en détail. Une trolle, qui se fait appeler Miss Myth, nous envoie un analyste financier qui a peur pour sa vie : il faut le planquer quelques jours et vérifier s'il est vraiment en danger – si oui, trouver un moyen de résoudre le problème. J'ai fait une rapide recherche sur le gars : un profil lisse, chiant comme la pluie, rien qui semble mériter que quelqu'un veuille le menacer, mais bon, il nous en dira plus lui-même. Tout le monde étant partant (même si j'aurais préféré qu'on me laisse chez moi au lieu de me trimballer dans toute la ville pour en discuter), Nizar nous a payé une nuit d'hôtel avant qu'on ne contacte le client. Le lendemain matin, il a donc appelé ce dernier, qui nous a donné rendez-vous dans un café proche de son lieu de travail. Là, il nous a expliqué qu'il était tombé par hasard sur des données prouvant des détournements de fonds datant de 2029 ; et que depuis, il se sent épié (il pense qu'on a fouillé ses poubelles, et surtout, sa mère a reçu un appel « louche », alors qu'elle vit en Angleterre). Je penchais pour un accès de parano du type, quand Operator a signalé deux drones qui surveillaient le secteur : si c'est une coïncidence, elle est grosse… Aussitôt, Nizar a proposé au client d'échanger leurs vêtements, et de se faire passer pour lui pour éloigner cette surveillance le temps que nous le planquions. C'est ainsi qu'il s'est retrouvé à partir en métro sans destination précise, pendant que nous autres embarquions le banquier dans le van. C'est seulement à ce moment que celui-ci nous a précisé qu'il avait une copie des données frauduleuses… dans un carton, chez lui. Bon, on n'allait pas le laisser retourner le chercher lui-même… C'est Operator qui y est allé, mais alors qu'il était entré dans l'appartement, deux drones offensifs ont déboulé et se sont mis à le canarder ; je ne sais pas par quel miracle il en a réchappé, toujours est-il qu'il est sorti avec le carton sous le bras, et que Finn l'a rejoint assez vite pour mettre les drones en déroute (cet elfe est super bizarre mais il a véritablement des talents très utiles). Pendant tout ce bordel, j'essayais de me remettre d'un méchant contre-coup : bugguée dans ma matrice, j'avais seulement réussi à envoyer un « débranche-moi » à Ope avant qu'il quitte le van… ce qu'il avait fait, au sens propre. Évidemment, j'aurais dû me douter qu'il ne connaissait pas les procédures. J'ai intérêt à le former, au cas où ça se reproduirait. Bref, nous avons rejoint Nizar dans un autre quartier, et avons discuté de l'épineuse question « où planquer notre gusse ? ». J'avais déjà contacté Furor, pour d'une part savoir si je pouvais faire confiance à cette « Miss Myth » (oui) et à mes équipiers du jour (par ricochet, oui pour l'instant, mais il faudra que je creuse), et d'autre part si je pouvais lui confier notre client (ok, mais en dernier recours). Les autres n'ayant pas de meilleure option, je l'ai rappelé pour confirmer que j'avais vraiment besoin d'elle ; et elle m'a envoyé une adresse. Nous y avons déposé le banquier, en lui expliquant de ne pas bouger un orteil tant qu'il n'aurait pas de nos nouvelles. Operator nous a ensuite ramené·es chacun·e près de chez soi, sauf Nizar qui a pris le métro pour aller on ne sait où.
Une fois ma porte refermée derrière moi, les nerfs ont lâché et je me suis tapé ma plus grosse crise d'angoisse depuis… je ne sais plus, un paquet d'années. Quand j'ai recommencé à respirer normalement, je suis partie dans la matrice pour sécuriser les commlinks du groupe, et du client. J'étais tellement pas dans mon assiette que j'ai déclenché une contre-mesure dont j'ai eu du mal à me défaire. Mais bon, mission accomplie. Je me suis endormie comme une masse… pour être réveillée en sursaut quelques heures plus tard, par un appel de Nizar. Qui m'annonce que notre client a balancé un message via sa corpo et a « trouvé un acheteur potentiel pour ses données ». J'ai manqué m'étrangler en entendant ça : ce type a-t-il donc moins d'instinct de survie qu'un lapin figé dans les phares d'une bagnole ??? J'ai gueulé sur ce pauvre Nizar, qui m'a dit qu'il se chargeait de bouger le banquier vers une autre planque, et me redonnerait des nouvelles au plus vite. J'ai envoyé un message aux autres, pour qu'ils se tiennent prêts à bouger si besoin, et à Furor pour présenter des excuses ; encore heureux qu'elle ne l'avait pas hébergé directement dans le Refuge… les dégâts devraient être limités. Et puis, il a pu être repéré, mais rien ne dit qu'il l'a effectivement été. Cette pensée m'a aidée à me calmer. Nizar m'a envoyé le pseudo de « l'acheteur potentiel » pour que je fasse des recherches. De quoi m'occuper un peu, mais d'abord : médocs. Je ne survivrais pas à cette journée sans anxiolytiques, et ma jambe me faisait un mal de chien. Merde, je n'ai presque plus de stock ; de quoi tenir les deux prochains jours, trois si notre imbécile de client ne joue pas trop avec ma tension. Sa recherche pouvait attendre, je me suis d'abord connecté avec Joy pour me générer une nouvelle ordonnance. En attendant de pouvoir la confier à Ernie, j'ai basculé sous les traits d'Honey pour faire les recherches demandées. J'ai ensuite redormi un peu, puis après mon petit-déjeuner je suis allée frapper à la porte d'Ernie. Ce qui est bien avec les vieux, c'est qu'ils sortent aussi rarement de chez eux que moi : il m'a accueillie avec le sourire, m'a redit que je devrais me trouver un beau jeune homme avec qui faire des enfants, je lui ai répété que ça n'arriverait jamais, tout en sachant qu'il n'écouterait pas plus que les 4000 fois précédentes. Ce retour à la normalité m'a fait un bien fou, et il m'a promis qu'il confierait mon ordonnance à Alex dès sa prochaine visite, à savoir cet après-midi-même. Et me revoilà de retour chez moi, en visio-conférence avec mes équipiers pour discuter de notre prochaine action.
Tout en parlant, je mets de côté un maximum d'éléments pour faire des recherches sur eux dès que j'aurai un moment : certes, Furor m'a confirmé que Miss Myth était quelqu'un de confiance, mais pour autant, elle ne peut pas garantir tous les gens qu'elle fait travailler – encore moins les novices qu'elle teste, comme nous présentement. Même si Nizar m'inspire plutôt confiance, et que j'apprécie sa réactivité, j'aimerais bien savoir quelles circonstances l'ont mis en position de 1) recevoir cette mission, 2) dégoter une planque alternative dès que notre client a déconné. Les autres sont sympas et ont l'air compétents dans leurs domaines respectifs (enfin, pour le troll, je sais pas trop, et il faudra avant tout vérifier s'il est aussi con qu'il en a l'air, ou s'il fait semblant), mais pareil, j'aimerais savoir ce qui les a amenés là. Au pire, si je ne trouve rien, ça voudra dire qu'ils savent un minimum couvrir leurs traces.
J'espère qu'Alex pourra aller à la pharmacie dès aujourd'hui ; j'ai hâte d'avoir mes médicaments bien sûr, mais surtout, j'ai besoin de le voir. Avec son éternel optimisme, il a l'art d'effacer la laideur du monde. Quand j'ai emménagé il y a douze ans, Ernie habitait déjà là, et je me suis un peu forcée à lui faire la conversation quand je le croisais, sans me douter que son petit-fils entrerait dans ma vie malgré toutes mes barricades. La première fois que je l'ai vu, je rentrais à la maison en traînant une valise de matériel ; il s'apprêtait à quitter l'immeuble, mais m'a proposé de l'aide pour monter l'escalier. J'ai décliné avec mon air des mauvais jours, mais il a empoigné la valise et a commencé à remonter l'escalier comme si j'avais accepté avec enthousiasme. J'ai nettement vu qu'il avait deviné mon soulagement intérieur, mais comment savait-il à quel point demander de l'aide m'aurait coûté ? Mystère. Quand, une fois devant ma porte, j'ai marmonné un « merci », il m'a demandé avec ironie si j'étais toujours aussi souriante. J'ai répondu « ouais, toujours depuis que je suis morte ». Il a juste rétorqué « ok, à bientôt Mme la fantôme ! », et est reparti. Je l'ai recroisé quelques fois dans les semaines suivantes – vu le peu de fois où je mettais le nez dehors, il fallait qu'il vienne vraiment souvent. À chaque fois, il prenait ce qui m'encombrait sans rien me demander, montait ou remontait les 3 étages, puis me laissait pour rejoindre son grand-père ou repartir, selon le cas. Cette façon d'à la fois s'imposer tout en respectant mes distances de sécurité a fini par me faire sentir curieusement à l'aise en sa présence. Au fil des mois, je lui ai confié des bribes de mon passé : pas l'entière vérité et encore moins mon nom de naissance, mais suffisamment pour avoir l'impression d'être honnête avec lui. J'ai dit que mon père était mort quand j'étais toute petite, puis que ma mère et mon frère étaient morts dans l'accident qui m'avait laissé toutes ces cicatrices, et que j'avais ensuite vécu chez une tante. Je pense qu'il sait que ce n'est pas l'entière vérité, mais il n'a jamais posé de questions... notamment sur le fait que je sois devenue decker et que je n'aie plus de SIN, ce qui ne lui a pourtant pas échappé. Ouais, il a l'esprit vif, ce garçon. Il a aussi très vite compris qu'il ne servait à rien de frapper à ma porte : même si par hasard je ne suis pas dans la matrice, je ferai la morte tant que la personne sur le palier ne se sera pas identifiée. Il a vite pris le pli de m'envoyer un message sur mon commlink dix minutes avant son arrivée, et de s'annoncer à voix haute une fois devant ma porte. Il me fait parfois un peu la morale sur le temps que je passe dans le monde virtuel, et je sais qu'il est vraiment inquiet quand il m'appelle « mon fantôme » au lieu de Ramona, mais la plupart du temps il laisse ça à son grand-père. Double bénéf, selon lui : pendant que ce dernier s'occupe de mon cas, il oublie de lui mettre la pression pour qu'il fonde une famille, et me voir bafouiller lamentablement pour esquiver les questions intrusives d'Ernie le met toujours en joie. Sale gosse. Je peux le traiter de gosse, je suis plus vieille que lui, na ! (je suis extrêmement mature aussi, et oui). Parfois, j'angoisse à l'idée qu'il finira par rencontrer une femme dont il tombera amoureux. À ce moment-là, je me retrouverai seule. Mais bon, ça fait déjà 12 ans, et il est toujours là pour moi. Et quand il n'est pas là physiquement, j'ai Toufou, un énorme chien en peluche qu'il m'a offert il y a une dizaine d'années. Du confort pour mes excursions virtuelles, et une aide précieuse contre les insomnies.